Souvenirs d’un chef de SAS : partie 2

, par  Jean-Claude THIODET , popularité : 6%

L’ ARRIVÉE

Venus de Marseille à bord du "SS Sidi-Ferruch" nous avons débarqué à Alger le 12 avril 1956. Nous sommes une soixantaine de camarades du CMISOM (Centre Militaire d’Information et de Spécialisation pour l’Outre Mer).

Tous de Métropole, nous avons reçu une formation de base de trois mois pour devenir Officiers des Affaires Algériennes, Officier SAS, comme l’on dira couramment (SAS voulant dire section Administrative Spécialisée).

La lenteur des bureaux nous effraie ; nous mettons presque huit jours à faire le pied de grue devant le siège du Directeur des Affaires Algériennes, M. Vrolyck assisté du Colonel Lamourère.

Je suis affecté à Aumale auprès du Chef de la Commune Mixte, M. Lebrand.
Auparavant, je me présente au Secrétariat Général de la Préfecture d’Alger. M. Grégoire, personnage très actif, distribuant de nombreux coups de téléphone, annotant sa grande carte des SAS, nous attribuant des jeeps, des postes radios,et même des pistolets-mitrailleurs, qu’il allait chercher sur son balcon.

Il approuvait les projets de SAS par vingtaines, répartissait les crédits par millions.

Personne dans l’administration, ne prononce le mot "rébellion" : les mots d’ordre sont de dire : "tout va bien, rien n’est changé", l’administration a le pays en main, les Officiers SAS sont un personnel de complément prêtés par l’Armée pour aider à la tâche très lourde des Administrateurs Civils des Communes Mixtes.

Pour leur sécurité les Officiers SAS peuvent recruter une "harka", construire un bordj, mais surtout apprendre le métier d’administrateur, la routine de la paperasserie et ne pas empiéter sur les attributions des dits Administrateurs.

Nous sommes bien loin des modes de guerre révolutionnaire apprises au stage du CMISOM sous la direction du Colonel Lacheroi [1]

Je peux enfin gagner mon nouveau poste d’Aumale.

Il faut partir en convoi avec une escorte militaire d’une unité d’artillerie qui y est stationnée. Nous sommes plusieurs Officiers SAS en deux voitures, une jeep et un 4/4.
Nous traversons les belles gorges de Palestro au travers d’un tunnel routier pour gagner Bouira, le plateau ; la vue est très étendue, une pluie fine tombe et les champs sont déjà presque recouverts des récoltes murissantes.

À 17 heures, après cinq heures de route, nous arrivons à Aumale ; nous couchons dans le seul hôtel de la ville, assez crasseux mais sympathique.

Aumale : 25 avril : Je me présente à M. Bussières, natif d’Oran ;il a le type espagnol et les manières aristocratiques.

Certes il se rend compte que le pays lui échappe : chaque attentat, chaque embuscade, chaque menace sur ses administrés atteignent directement son autorité, mais il affecte lui aussi un optimisme de commande et cependant il a peur, une peur physique qu’il arrive à dominer, frayeur aussi de ne pas être à la hauteur des évenements, de sentir son autorité et celle de la France tomber en quenouille.


Je me présente aussi au Colonel Keller, [2] commandant le Secteur, (trois ans plus tard il sera mon colonel au 3ème Régiment d’Infanterie de Marine où je serai affecté à Rueil-Malmaison).

Il est réputé comme spécialiste du Renseignement.

C’était une belle figure de chef expérimenté, modéré mais agissant.

Comme partout en Algérie, il ne pourra pas empêcher la rébellion de couvrir son Secteur, les embuscades d’être meurtrières et les rebelles introuvables.

Mais il faut ménager ses troupes : spahis, tirailleurs du 1erRTA à majorité musulmane et les bataillons de rappelés sans expérience militaire.

Enfin je prends contact avec mon chef direct, M. Lebrand, Administrateur des Services Civils.
Homme énergique et expérimenté, "Pied-Noir" de la région de Bône, sans grande instruction, s’étant haussé à la force des poignets ;
de petite taille, il en avait le complexe et dans un pays où l’autorité est de mise, il en abusait même avec moi.Je n’ai pu m’entendre avec lui du fait de sa brutalité naturelle.

Comme tous les Administrateurs des Services Civils, il se rendait compte que le pays lui échappait mais il pensait que ce ne serait qu’un mauvais moment à passer et que tout reviendrait dans l’ordre.

Ses méthodes d’administration demeuraient archaïques comme tout ce qui existait alors en Algérie.
Entouré d’une douzaine de Caïds obséquieux, chacun responsable d’un douar, il ne pouvait avoir le contact avec l’âme même du pays.
Du reste la bureaucratie entravait l’action administrative.
M. Lebrand avait cependant l’énergie et le courage de faire des tournées sur son territoire autant qu’il était possible et au début je l’accompagnais.

Il s’agissait de foncer sans escorte sur les routes à 140 à l’heure ( ?) dans sa traction-avant, armé seulement d’un vieux pistolet ; ainsi pensait-il déjouer les embuscades.

J’étais responsable de trois SAS qui venaient d’être crées, l’une à Masqueray, l’autre au Sud à Oued-Guetrini où se trouvaient les puits de pétrole, la dernière à l’Est, à Bordj Okriss.
Je faisais donc la liaison entre les Officiers commandant ces postes et M. Lebrand responsable de la Commune Mixte d’Aumale..

- Que veut dire ce mot ?

- Une Commune mixte comprenait, outre des villages calqués sur le modèle de la Métropole avec son maire en général "Pied-Noir" et son conseil municipal : ensuite de vastes territoires ruraux ayant conservé le système administratif traditionnel avec une division en "douars" commandés par un Caïd nommé par l’administration, assisté d’un "khodja", ayant des pouvoirs de police et de justice, suivant la coutume locale ou la loi coranique.

Cette Algérie de l’intérieur semblait ne pas avoir évolué depuis la colonisation du XIXème siècle, si ce n’est que la population arabe ou kabyle était devenue très nombreuse et que les "Pieds-Noirs" de ces petites bourgades des hauts plateaux n’étaient plus composés que de 4 ou 5 familles sur la cinquantaine qu’ils étaient au siècle dernier.

La masse, les jeunes surtout, résidaient dans les grandes villes, principalement Alger, pour devenir fonctionnaires ou agents des services publics comme la Poste ou l’Éducation Nationale.

Les autorités avaient bien perçu cet état d’abandon administratif en plus de l’insécurité et du terrorisme. On en revenait à un système qui avait fait ses preuves dans les territoires du Sud : les Bureaux des Affaires Indigènes où exerçaient des officiers compétents, au contact des populations, protégés au besoin par une garde, le "Maghzen" formé de "Harkis" recrutés sur place.

C’était ce que nous devions être, nous, Officiers SAS auprès des autorités locales.

Nous avions de la bonne volonté, mais seulement trois mois de formation pour connaitre ce pays, sa langue et la guerre révolutionnaire.

Il a été constitué 700 SAS durant ces années de "Guerre d’Algérie".

Parmi les officiers, les uns rêvaient d’une carrière de bureaucratie ; heureusement c’était la minorité ; d’autres se sont heurtés à l’Armée, parce que pacification et répression ne vont pas ensemble. Mais la plupart ont compris leur rôle difficile entre l’Armée, l’Administration locale, la population à contacter et l’infiltration terroriste à éviter.


Quelques uns ont payé de leur vie, victimes des embuscades sur les routes, des trahisons, des assassinats.

Bref, c’était un métier dangereux mais combien exaltant.


J’ai commencé par prendre contact avec mes différentes SAS. D’abord Masqueray où se trouvait le Lieutenant Balloir et son personnel.
Masqueray est un petit village avec ses bâtiments administratifs, son école, son marché, un petit noyau européen, quelques maisons, quelques arbres ; au loin des collines dénudées, une population arabe, jeune, pauvre, grouillante, inemployée, fréquentant les cafés maures.

Le bordj de la SAS est en construction, bien enclos de murs, à l’abri des attaques.

De même se bâtit un énorme bloc, la future gendarmerie.

Une compagnie de Tirailleurs Algérien stationne au village et patrouille constamment dans les djebels.

Aux environs se trouvent les ruines très parlantes d’une ville romaine dénommée "Rapidi" On en voit les murs d’enceinte, la base des maisons, des stèles funéraires, des colonnes éparses :c’est très impressionnant.

Outre le village de Masqueray, il y a aussi le marché de Souaghi ; nous y allons pour prendre contact avec les autorités locales : Caïd, Mokadem, Khodja ; c’est pour montrer notre présence, les rassurer, appuyer leur autorité.

Ce n’est pas sans danger ; je me souviens d’un jour où l’on disait qu’il y aurait surement un attentat sur le marché comme la semaine précédente ; la tente du Caïd était au milieu du marché ; il fallait marcher jusque là au milieu d’une foule arabe très dense et chaque burnous pouvait cacher une arme ou une grenade. Tous me regardaient, semblait-il pour juger de mon courage ou de ma lâcheté.
J’ai heureusement traversé cette épreuve sans dommage et suis arrivé à la tente pour saluer le Caïd et ses adjoints blême de peur ; j’ai bu la tasse de thé servie à toute allure puis la tente fut rapidement démontée.

Une autre fois sur le marché de Masqueray, j’étais assis au café maure avec mes collègues, lorsque deux arabes nous ont adressé la parole. Le lendemain ils étaient égorgés ; j’ai vu leurs cadavres ; ils avaient les poignets attachés dans le dos par du fil de fer et s’étaient débattus violemment. Ils payaient le crime d’avoir seulement parlé à un représentant du Pouvoir en place.

C’est cela le terrorisme.

Je vais maintenant visiter ma deuxième SAS à Bordj OKriss, commandée par le Lieutenant Fillion. Elle est à l’Est d’Aumale protégée par un camp militaire .
Particularité du lieu - la rivalité des bandes FLN. et MNA. Front de Libération Nationale contre Mouvement Nationaliste Algérien. [3]
Il n’est pas rare de trouver le matin sur la route des cadavres égorgés.

Une première fois j’accompagnais mon patron, mais la deuxième fois j’y allai seul avec quelques Harkis dans un camion que notre Administrateur avait transformé en un blindé avec juste de petites fentes pour voir la route.
En cas d’embuscades, on était à l’abri des balles, mais impossible de quitter le véhicule s’il était immobilisé, impossible de bondir sur l’adversaire en l’arrosant copieusement pour le faire déguerpir afin de sortir de ce mauvais pas.

La situation à Bordj OKriss était la même qu’ailleurs : beaucoup de militaires, des bandes rebelles qui passent invisibles terrorisant la population la nuit, pas de contacts locaux sauf les jours de marché.

Je suis resté très peu de temps à Bordj OKriss car je devais faire un remplacement dans ma troisième SAS à Oued Guétrini, le titulaire partant en permission.


J’ai donc remplacé le Lieutenant Tournoux du 9 juin au 31 Juillet 1956. Il me semblait être redevenu Chef de Section après avoir commandé une Compagnie.
Ce n’était pas humiliant et combien de capitaines rêverait de retrouver un contact plus direct avec leur troupe ou avec la population qu’ils administrent.
Entre parenthèse, M. Lebrand était bien content de se débarrasser de moi car jusqu’ici, je n’avais pas eu d’autres fonctions que de marcher dans ses brisées et détruire sa soit-disant autorité.

Oued Guetrini était la SAS où se trouvaient les puits de pétrole au Sud d’Aumale. Imaginez un espace de légères collines sans arbre, couvertes de végétations rabougries plus lunaires que terrestres.
Dans ce site les bras d’innombrables pompes montent et descendent comme les pattes de sauterelles géantes, seule trace de vie dans ce lieu désertique.
La SAS est à quelques kilomètres de ce lieu sur la route qui mène à Bou-Saada
 [4] à la porte du grand désert.
La Société d’exploitation des Pétroles (la R.E.P.A.L.) est bien installée avec ses bureaux, son club, sa piscine, ses villas pour les familles et son garage de gros camions. Tout ce monde nous accueille avec plaisir.

Nous sommes protégés par une batterie d’Artillerie sans canons... Parmi le personnel civil qui vit avec nous, il y a un jeune Algérien qui me paraissait bien louche ?
Il se déplaçait souvent à Alger sans escorte : je l’ai soupçonné sans preuve, d’être l’agent chargé par le FLN. de rançonner la Société contre la sécurité sur les routes, car c’est un fait notoire que jamais les camions-citernes de la Société, circulant sans escorte, n’ont été attaqués.

Le Contingent militaire commence a arriver en masse ; les militaires sont de plus en plus nombreux dans les villages ou hameaux mais dans les opérations militaires engagées, il ne trouvent que le vide devant eux.

Par contre les convois militaires tombent souvent dans les embuscades dressées par le FLN. sur les routes. Quand j’étais à la SAS de Oued Guetrini en juin-juillet 1956, la batterie d’Artillerie qui nous gardait fut appelée en opérations de représailles deux dimanches de suite.

Après ces embuscades meurtrière, notre SAS aussi a été attaquée une fois en se rendant au marché de Mamora, (je n’y étais pas, ce n’était pas mon tour), notre camion a pu dépasser l’embuscade en écrasant l’obstacle, puis sous le commandement de mon brave adjoint, l’Adjudant Diener et de Georges Torrent, étudiant nouvellement arrivé d’Alger, les Harkis ont foncé sur les rebelles et les ont dispersés à coup de grenades et de tirs avec leurs fusils ou de pistolets-mitrailleurs ; la leçon à en tirer : dans une embuscade, il ne faut pas rester passif.

Malgré ces incidents qui n’étaient pas courants ,la vie quotidienne s’écoulait tranquille et régulière. Mon rôle consistait à prendre contact et rassurer les populations qui vivaient sous la menace du FLN. Nous avions l’espoir d’y arriver petit à petit, mais l’organisation administrative se diluait peu à peu ; les Caïds démissionnaient, l’impôt ne rentrait pas, très peu de monde venait à la SAS qui était pour eux une nouveauté ; très peu de rapprochement aussi entre la SAS et l’Armée, chacun restait dans son cocon d’idées reçues et la guerre révolutionnaire n’avait pas pénétré dans les mentalités sauf des dirigeants du FLN.

Nous avions trop peu de renseignements sur nos ennemis.

Un jour un suspect pris dans une opération militaire fut interrogé avec un peu de brutalité par mon adjoint.
M. Lebrand fut mis au courant par l’un de ses espions et demanda ma mutation.

Je quittai l’Oued Guétrini avec regret et l’on m’affecta à la SAS de Bir Rabalou que je devais « créer. »