NON, JE NE REGRETTE RIEN

, par  mansion , popularité : 11%

- Pierre SERGENT, capitaine au 1er REP, déserta son régiment pour rejoindre l’OAS. Il dirigea la branche Métropole.
Son livre retrace sa vie clandestine.

- Epilogue .... pages 401 à 403

Et puis, il y eut deux fois douze balles.

La première fois, c’était le 7 juin 1962 au Trou d’Enfer, dans la forêt de Marly.
Les balles frappèrent Albert Dovecar ; pour tuer le sergent Dodevar, la France lui avait redonné
son nom. Il mourut fièrement, la tête haute, pour la Légion et pour le 1er R. E.P.
Il n’était pas malheureux. Il allait rejoindre les deux hommes qu’il avait le plus admirés
pendant sa courte vie : l’adjudant Stuwe et le colonel Jeanpierre.

La seconde fois, c’était le 6 juillet 1962.
Entre-temps l’Algérie était devenue indépendante, le lieutenant Roger DEGUELDRE fut exécuté
au fort d’Ivry. Ultime fusillade, ultime symbole, ultime tragédie : les fusils du peloton
tremblaient ou visaient mal, et même la main du gradé chargé du coup de grâce était peu sûre...

Le lieutenant fusillé mit d interminables minutes à mourir. On dut l’achever six fois de suite...
Au bout du compte, Degueldre mourait six fois pour la France.
Autour de son cou, il avait noué un foulard de la Légion. Dans la poche intérieure de sa vareuse,
mal transpercée par les balles, il y avait la photo d’un bébé, son fils qu’il n’avait jamais vu.
II avait conçu cet enfant dans la clandestinité. Le bébé était venu au monde alors que le père
se trouvait dans sa cellule de condamné à mort.

Dans cette cellule, Roger Degueldre avait écrit, sur un cahier d’écolier, ce texte :

" Après un certain procès qui s’est déroulé jeudi de la semaine dernière, Degueldre Roger
a été transféré dans sa cellule de condamné à mort de Fresnes.
L’ayant pratiqué pendant trente-sept ans, j’affirme que c’est faux. D.R. n’est pas ici.
Le personnage enfermé à Fresnes s’appelle Jules.
Jules est bien différent de Roger. Depuis son arrivée, Jules ne fait que dormir,
lire, boire et manger. Tout le monde est très gentil avec lui. On dirait un grand personnage
qui sort de maladie après avoir frôlé la mort. Il est entré en convalescence, mais on doit
le surveiller attentivement par crainte de rechute.... La nuit, il faut veiller sur ce
pauvre Jules. Aussi met-on une ampoule bleue de façon à pouvoir guetter son sommeil,
mais ne pas lui blesser les yeux.
Le matin, on lui apporte son café jusque dans le lit, puis on lui fait faire une petite
promenade, toujours sous la surveillance attentive et attendrie d’un, deux ou trois gardiens.
Parfois, le directeur de la maison vient le voir et lui apporte un médicament. Il lui avait
promis ce médicament tous les soirs afin qu’il s’endorme mieux, mais, en fait, jusqu’à ce jour,
il n’est venu qu’une seule fois avec le médicament. Peut-être le docteur n’est pas d’accord ?
Car il doit y en avoir un dans cette maison, mais Jules ne l’a pas encore vu. En revanche,
l’aumônier est venu le voir hier. Très gentil et compréhensif mais Jules est très méfiant
vis-à-vis de ces gens-là. En cela, il ressemble à R.D.
Tout le monde a sur le passage de Jules un sourire attristé plein de compréhension. Jules
répond par un large sourire et une parole aimable, et il lui semble à chaque fois entendre
un soupir de soulagement sortir des poitrines des gens qu’il rencontre.
Ce soupir semble dire : « Ah ! il va mieux. » Et Jules est tout content de la bonne farce
qu’il est en train de jouer. Par­fois, mais rarement quand même, une peur bleue s’infiltre
en Jules. Elle est vite rejetée, car cette peur est destinée à R.D. et Jules n’en veut pas.
Jules est détaché de ce monde, il ne s’intéresse à rien. Tous les jours, la radio lui parle
d’un certain Tour de France qui est, paraît-il, l’attrait de tous les Français. Mais Jules ne
fait guère attention à ces bonshommes qui font des kilomètres en suant et en fatiguant, alors
que l’avion ou l’auto sont plus rapides ou plus reposants.
Je crois que j’ai tout dit sur Jules et de sa vie bien calme et si douce.
Et R.D., me direz-vous, où est-il alors ? Que fait-il ? Que pense-il ?
Ça c’est un secret d’un homme, et les hommes sont rares. Les civilisations et les régiments
peuvent mourir. Mais voir mourir des hommes, c’est toujours dommage."