Les gens de mon quartier

, par  Claude GARCIA , popularité : 3%

LES GENS DE MON QUARTIER

Les gens de mon quartier parlaient un PATAOUËTE , Charabia , mélange d’espagnol francisé, d’expressions et de mots tirés de l’espagnol, du français, de l’italien, de l’arabe. mes parents parlaient espagnol avec mes frères et ma sœur aînée, ils s’adressaient à ma jeune sœur et moi en français. Lorsque que ceux-ci ne voulaient pas que l’on comprenne ce qu’ils étaient en train de dire il disait en espagnol papel blanco (carre blanc).

Cette population cosmopolite était riche par le cœur, et, souvent c’était notre propre malheur que nous tournions en dérision.
Dans mon quartier, il y avait des lieux et des
personnages hauts en couleurs, caricatures de notre mode
de vie, mettant en scène les détresses de certaines situations.
Il était constitué par des pâtés de petites maisons basses tassées les unes contre les autres, j’habitais l’un de ceux-ci que l’on appelait « le pâté chef » du nom de sa propriétaire.
Parfois de la rue, il suffisait de pousser une porte pour accéder à une coure intérieure autour de laquelle il y avait plusieurs habitations de deux ou trois pièces, sombres et humides dans lesquelles s’entassaient des familles nombreuses.
parmi les plus célèbres de ces coures il y avait :
EL PATIO LABIRENTE , coure intérieure formée de ruelles étroites et tortueuses formant des impasses comme un labyrinthe d’où le nom en espagnol de labirinte.

EL PATIO A REMEDIO ( SIETETINA) situé en face de l’épicerie Keller, devenue par la suite épicerie Romboni, même configuration d’une dizaine d’appartements de deux ou trois pièces sombres et humides sans eau ni électricité donnant sur une coure où se trouvait une unique fontaine servant de point d’eau pour l’ensemble des habitants.
Malgré les aléas de cette promiscuité, la pauvreté ,la misère, la vie se déroulait avec entrain et joie, toujours une histoire pour rire, un chant ou le son d’une guitare. Rémédio était là pour l’entrain, c’était une femme vive dynamique et enjouée avec une fort jolie voie, à elle seule c’était un spectacle.
Qui n’a pas connu « Pitirilimaçon, Rémi el Tonto, Pépica la léchéra, El Jolatero, juanito cacharo, patricio=tarzan, Padéla l’ivrogne, Ayouciyoubé, Marie-cochon,ou bien El cojo dit la madre.

PITIRILIMACON c’était un petit homme crasseux, pouilleux, en haillons, ses cheveux étaient ébouriffés, il avait de tout petits yeux tchutchurios y laganosos, son surnom est probablement dû à la contraction de deux mots, petit, et, maçon prononcés par un indigène « piti li maçon ».

REMI EL TONTO : c’était un accordéoniste des rues un peu simplet,qui déambulait avec un vieil accordéon jouant faux.

PEPICA la lèchera : c’était une femme grande et forte qui vendait le lait de ses chèvres.

El JOLATERO, ou, JUANICO CACHARO, vendait dans les rues des casseroles et poêles en criant :
- jolatero, jolatas.

PATRICIO dit AYOUCYOUBE, un simplet parcourant les rues du quartier de Victor Hugo, toujours vers la même heure tantôt faisant Tarzan, ou, bien Zorro.

PADELA(Boumedienne) : c’était un ivrogne issu d’une famille musulmane connue et respectable, inoffensif dans les premières années, il avait pris l’habitude d’insulter les gens dans la rue, Il est mort en 1958 au cours d’une bagarre qu’il l’a opposé à deux jeunes arabes d’une vingtaine d’années, qu’il venait de traiter « de sales arabes ».Au cours de cette bagarre, ceux ci, lui ont fracassé le crâne à coups de pieds, cela s’est déroulé boulevard de Sidi Chami pas très loin de l’église de Delmonte, vers le bidonville qui s’était constitué sur un terrain vague entre le quartier de cavaignac et de bastié dans un secteur que l’on qualifiait à risque.

MARIE-COCHON : c’était une femme qui vivait seule, ou, presque, elle habitait avec ses cochons comme d’autres avec leurs chiens.
EL COJO dit LA MADRE : c’était un boiteux, un pieds bot, que les jeunes du quartier en bisbilles venaient consulter afin de régler leurs différents d’ou le surnom de madre qui signifie mère en espagnol.

D’autres personnages plus anodins ont animés le quotidien de la vie de mon quartier :
il y avait ce vieil homme marchand de calentica poussant son carico,(chariot en espagnol), qui à 11h30 le matin, à la sortie de l’école, nous vendait pour « 5 sous », une tranche de calentica toute chaude qu’il saupoudrait avec un mélange de sel et de poivre.
L’aprés midi à 16h30 il arrivait avec son carico nous proposer des piroulis au miel.

Je me souviens de l’arabe marchand d’eau agitant une clochette et criant :
- agua, agua fresca, il portait en bandoulière une outre faite en peau de chèvre à laquelle était attaché des cars en métal blanc.

L’indigène, marchand de tchumbos (figues de barbaries), criant :
- tchumbos, se cago, autrement dit figues de barbaries qu’il nous décortiquait habilement sur place, et, ....se cago pour désigner des escargots, cela nous faisait rire car se cago en espagnol signifiait (se chier).
Ces petits escargots gris nos mères les préparaient généralement en frita, ou, en sauce piquante.

Un autre marchand, lui s’écriait :
- cacahuètes, cacahuètes toutes chaudes, toraicos. (pois chiches grillés).
Je me souviens de la mercerie de mademoiselle Yvonne située à Bastié, de l’autre coté de la voie de chemin de fer, où, nous allions acheter des bonbons que nous partagions, des berlingots, les boites de coco de Calabre que nous léchions, ou, les bâtons de réglisses que nous mâchouillons.

Dans mon quartier, le soir venu, à la belle saison, les gens sortaient s’asseoir sur le pas de leurs portes, sur des chaises, ou, sur le trottoir pour discuter « tchatcher », se raconter les histoires du quotidien parfois de manières ironiques ou caricaturales, il y avait toujours quelqu’un pour faire le pitre et raconter des blagues, parfois les enfants écoutaient les anciens raconter les histoires de familles, ou, alors, nous jouions « aux quatre coins »,« à cache- cache », ou bien, "à tchintchi-ribola queso de bola ", (les initiés sauront ce que cela veut dire), à Bùro flaco, Capitulé.

En ce temps là, nous n’avions pas de game-boy ni de play- station, nous jouions aux billes, des billes en terre cuites, des billes en verre que nous appelions des Agathes, ou bien, des boulichis, (billes provenant des roulements a billes).
Nous jouions à la jolata, aux pignols (noyaux d’abricots), aux osselets, aux carrelettes, les filles jouaient à la marelle, les garçons au pitchac, ou encore, nous allions au petit lac jouer aux pirates, nous faisions, alors, mancarota, ce qui signifiait faire l’école buissonnière.

Nous construisions des caricos (ancêtre du skate board), il nous suffisait de 2 planchettes de bois de 3 ou 4 roulement à billes, et, c’était l’aventure sur les rues en pentes du quartier.

Nos mamans nous faisaient des plats consistants pour caler nos estomacs affamés.

Nous mangions des loubias (genre de cassoulet) avec ou sans saucisses, des pois cassées, des lentejas (lentilles), des potajes parfois viudos c’est à dire sans viande avec des cotes de blettes, puis, les fameuses migas avec leurs côtelettes espagnoles, (nous appelions ainsi les sardines salées et séchées).

Nos mères savaient accommoder les sardines de diverses manières, grillées, cuites, en escabèche, en beignets.
Le dimanche, parfois, nous avions le droit « à la carne que se vea », c’est à dire de la viande, ou, une volaille (selon l’état des finances).

Pour les fêtes, elles nous préparaient les mantecaos, les rollicos,. Le dimanche matin nous faisaient des binuelos, ou, des taillos.

A Pâque, c’était dans la bonne humeur que nos mères allaient faire cuire la Mona au four du boulanger. Les enfants avions notre petite mona avec au dessus un oeuf cuit que nous décorions parfois.
En attendant qu’elles soient cuites, c’était la tchatche pour les femmes du quartier.

A Paques c’était aussi le temps des bilochas (cerfs volants) que nous faisions avec des bouts de roseaux fendus, et, du papier journal, nous leurs donnions la forme de bariletes, de bacalaos, ou, de lunas, en guise de colle nous utilisions de la farine et de l’eau, des bouts de chiffons noués servaient de queues.

Avec peu de chose et beaucoup d’ingénuité nous jouions dans les rues de Victor Hugo, Bastié.

Je me souviens du petit train que nous faisions à partir de boites de sardines vides, que nous amarrions les unes aux autres, les chargeant de terres, de pierres, et, que nous tirions avec un bout de ficelle.

Notre vie était simple, et, s’adaptait aux rythmes des saisons.
L’hiver, doux et clément était marqué par les fêtes de Noël, 3 petits soldats de plomb, et, une orange, les mantecaos, et, rollicos, les dattes confites que nous allions acheter chez Soussi à la sortie des écoles ( 5 sous la poignée ),

Le printemps, c’était le temps de l’éclosion des milles et une couleurs, le rouges des coquelicots dans les champs d’orges, et, de Blés durs qui ondulaient sous le vent léger des mois de Mars et Avril, le blanc parfumé de la fleur d’oranger et du jasmin odorant du jardin de mon grand père, de la traditionnelle fête de Paques, et, de la Pentecôte, de ses sorties à Misserghin, à Aîn franin, ou, à la forêt d’M silla, pour les plus aisés d’entre nous.

L’été commençait par la fuguera (les feux de la saint jean), et se poursuivait par les après-midi torrides du mois de Juillet et Août, avec le sirocco,( vent chaud qui desséchait tout). il n’y avait pas un chat dans les rues au moment de la sieste.
Pour les plus chanceux les sorties en famille à la plage (aux genets, à la cueva del agua, à Kristel), ou, comme moi, les jolies colonies de vacances.

En Automne, c’était le temps des Figues, des jujubes, des grenades, des tchumbos, des fourmis d’ailes (Aludes, ou, fourmis volantes) qui nous servaient d’appâts pour les pièges à oiseaux qu’avec mon frère Roger nous allions poser à la marsa, prés de la Siéna,. de la capture des chardonnerets, et, sereins, au moyen d’une cage à trappe, ou des bâtonnets de glues.

Tous ses souvenirs se bousculent, et, mériteraient d’être décris.

Nous vivions de petits riens qui faisaient notre bonheur, et, qui étaient bien plus précieux que tout.

Naturellement, nous n’étions pas riche, mais heureux et insouciants, tant pis si nous portions le pantalon qu’avait porté auparavant notre frère aîné, si nous avions une cordelette à la place de la ceinture, ou bien, si nous n’avions que des espadrilles trouées comme chaussures. Pas de chichi entre nous.

l’équipe de football des quartiers Bastié -Victor Hugo - la J..S.B.O.- photo prise en 59-60,
composition en bas, de gauche à droite : Manuel Cobos, Alain Richaut, Lucien Carrasco, Sauveur Barreto,
X Riquelme, Kader Khellil - en haut : Pierre Carrasco, S.N.P. Bénaïssa, Gilbert Garcia, Yvon Cortès,
Francis Ribès, Francis Sanchez, S.N.P. Mojar. D’autres camarades ont joué avec nous ; certains ont renforcé
le groupe avec régularité notamment "José Véra" ou épisodiquement comme "Gugu Lopez".
Cette équipe de quartier sans vie officielle a beaucoup joué et toujours avec un bon esprit ; elle nous
a permis de passer d’ agréables moments et de garder d’ excellents souvenirs. Delmonte, Bel Air, nos voisins,
étaient nos rivaux et amis préférés.
Mes amitiés Yvon Cortès

l’équipe de football des quartiers Bastié -Victor Hugo - la J..S.B.O.- photo prise en 59-60,
équipe de foot victor hugo bastié 1961