LE BAL DU 8 MAI 1945

, par  Lucienne PONS , popularité : 6%

LE BAL DU 8 MAI 1945

IL faisait un temps magnifique ce jour-là en Algérie, le ciel bleu profond était pur de tout nuage et le soleil brillait haut sur les palmiers et les eucalyptus et autres grands arbres. Depuis la veille tous les coeurs étaient en joie et nos parents nous avaient prévenus que l’Armistice qui devait suspendre la deuxième guerre mondiale était sur le point d’être signé. En arrivant à l’école, nous avons comme tous les matins hissé le drapeau tricolore et chanté la Marseillaise, mais sur nos visages la joie et l’espoir avaient fait place à la gravité. Tous les coeurs battaient à l’unisson. Dans chacune de nos familles un ou deux hommes étaient encore sous les armes, et l’armistice annonçaient aussi leur prochain retour. La maman de l’une des institutrices de l’école qui vivait avec sa fille dans son logement de fonction situé au-dessus des cours moyens et supérieurs, écoutait la radio depuis le matin et devait nous transmettre la nouvelle de l’Armistice, dès qu’elle serait offiellement annonçée sur les ondes. Dans les classes une ambiance inhabituelle régnait, nous bavardions avec l’institutrice le coeur remplit de joie en attendant avec impatience la bonne nouvelle. De temps en temps l’une ou l’autre des autres institutrices nous rendait visite et discutait avec la nôtre ; exceptionnellement nous avions le droit de bavarder entre-nous.Et puis soudain, vers le milieu de la journée, la maman de l’institutrice ouvrit toute grande sa fenêtre qui donnait sur la cour de l’école, toutes les portes de classes étaient grandes ouvertes, et nous l’entendimes annoncer d’une voix très forte et impressionnante : VIVE LA FRANCE, L’ARMISTICE EST SIGNE, LA GUERRE EST FINIE, C’EST LA PAIX, VIVE LA FRANCE, VIVE LES ALLIES, VIVE LA FRANCE, VICTOIRE, VICTOIRE... Les institutrices et tous les enfants se précipitèrent dans la cour et tous les regards se levèrent vers la fenêtre ou la maman de l’institutrice se tenait, malgré son grand âge, très droite et les bras levés en signe de victoire.Tous les enfants et les institutrices, de même les garçons et leurs instituteurs dans la cour de l’école de garçons voisine, se firent l’écho de cette annonce et reprirent d’une même voix fervente : VIVE LA FRANCE, VIVE LES ALLIES, LA GUERRE EST FINIE ...tout le monde acclamait cette nouvelle de paix en battant des mains ou en faisant le signe de la victoire, puis les drapeaux furent hissés dans les cours et tous ensemble, enfants, instituteurs et institutrices réunis, nous entonnèrent d’une voix forte l’hymne National, avec les parents qui étaient immédiatement accourus à l’école pour chercher leurs enfants. De son côté, à quelques mètres de l’école, Monsieur le Curé faisait carillonner les cloches de l’Eglise par le sacristain.

Sitôt l’hymne terminé et après quelques embrassades et exclamations de joie qui durèrent plus d’un quart d’heure nos maîtres libérèrent tous les écoliers : nous devions rentrer très vite chez nous pour nous préparer à la fête de l’Armistice qui devait se tenir sur la place de notre village, RIVET en Basse-Kabylie, situé au pied d’une belle colline. Le Maire, Monsieur MANENT et les membres du Conseil municipal, entourés des hommes du village étaient déjà à pied d’oeuvre pour organiser les réjouissances, discours d’usage et grand bal qui devaient se tenir le soir même sur la place de la Mairie, en façe de l’Eglise. Tous préparaient les estrades, les sièges et les décorations, guirlandes, lumières et drapeaux. Nos parents avaient fait envoyer notre voiture à l’avance, attelée du cheval Bibi et conduite par notre mentor Mohammed, que j’ai déjà cité dans "Une attaque en règle", lequel pour la circonstance avait accroché sur son burnous blanc immaculé toutes les décorations de son père mort à la Guerre de 14/18. Sitôt monté dans la voiture, mon frère Albert, presque 14 ans à l’époque et déjà grand comme un homme, demanda la place du conducteur en déclarant à Mohammed d’un ton autoritaire sinon solennel : Aujourd’hui c’est toi le patron, tu te reposes et c’est moi qui vais te conduire et, aussitôt dit aussitôt fait, il se plaça à droite sur le siège avant et prit les guides et le fouet qu’il claqua magistralement en signe de départ sous les yeux admiratifs des petits camarades du village qui n’avaient pas l’habitude des chevaux. Bibi, peu habitué à ce genre de commande, démarra affolé sur les chapeaux de roues ; mon frère Georges 9 ans et moi-même 11 ans, étions plaçès à l’arrière de la voiture et nous tenions debout, solidement accrochès au dossier en bois des sièges avants.Nous étions quelque peu inquiets, car nous savions à quoi nous nous exposions en suivant les initiatives risquées de notre aîné qui n’étaient jamais à court d’idées pour enfeindre les consignes de mon père et nous exposer au danger. La voiture fila à toute allure dans les rues du village jusqu’à la route nationale, nous avions encore sept kilomètres à faire avant d’arriver à la Ferme des Eucalyptus que mon père dirigeait alors, et pendant tout le parcours, frôlant l’embardée et l’accident, nous chantions à tue tête la Marseille, les Africains et le Chant du départ. Sur la route les paysans que nous dépassions nous saluaient en faisant le signe de la victoire et nous leur répondions de même, tout en continuant à chanter. Albert ne cessait de faire claquer son fouet, Bibi pour une fois galopait comme un cheval de course sans mollir. Mohammed prudent, et pour une fois dépassé par les évènements ce qui n’était pas coutume de sa part, essayait de nous calmer, rien à faire .... Enfin nous arrivâmes sains et saufs sur la "voie romaine" que mon père avait fait construire quelques années auparavant selon ses plans, bordée au début de palmiers et ensuite d’oliviers pour se terminer par deux mimosas des quatre saisons, voie qui menaient devant la cour d’accueil de notre maison. Mes parents nous attendaient, nous sautâmes de la voiture, enfin stoppée, directement dans leurs bras et ce furent des embrassades et des cris de joie. Tout à l’évènement du jour mon Père ne se rendit pas compte que c’était Albert qui avait conduit la voiture. Puis nos parents nous apprirent sans tarder que nous devions faire immédiatement notre toilette et nous habiller pour aller au Village, à la Fête de l’Armistice et au bal et que c’était Monsieur COMAS, son ami, propriétaire de la ferme mitoyenne qui viendrait nous chercher avec sa camionnette automobile et sa famille nous chercher pour y aller tous ensembles. Mon père et ma mère s’habillèrent aussi et je me souviens de leur allure très citadine, souvenir de leur jeunesse des années folles, ils avaient gardé le goût de l’élégance pour les grandes occasions et c’en était bien une et des plus grandes depuis le début de la guerre.

Enfin la camionnette arriva, le soir avançait et nous arrivâmes au village au début des réjouissances. Après les discours, le bal fût ouvert, pour nous les enfants une première, puisque c’était le premier bal depuis le début de la guerre, et à part un petit bal de famille que nous avions fait à la ferme pour les fiancailles de ma cousine Louisette, nous n’en avions jamais vus !
Les parents dansaient ensembles, s’invitant les uns et les autres pour la marche, les valses, les tangos, les passo-dobles,etc.. mais nous les enfants nous étions un peu timides au début n’ayant jamais dansé en public et nos parents durent nous encourager, allez les enfants, il faut danser, c’est l’armistice, c’est la fête, il faut danser !, et peu à peu tous les enfants du village entrèrent aussi dans la danse. Au milieu du bal, deux nouvelles danse firent leur apparition , premièrement "la bombe atomique" et ensuite le boggie-woggie qui suivit. Les jeunes alors s’en donnèrent à coeur joie sur ces airs à la mode qu’ils avaient entendus à la radio déjà depuis quelques temps, de même que des airs de swing. Puis soudain mon père fût réclamé pour conduire le quadrille comme dans sa jeunesse. Ce fameux quadrille importé depuis la conquête et qui s’était maintenu jusqu’en 1938 dans les bals des fêtes de villages, que nous enfants nous n’avions pas connus. J’allais d’étonnement en étonnement. J’entendais appeler mon père de toute part : Laurent, Laurent, venez, venez pour conduire le quadrille et mon père que tout le monde nommait habituellement Monsieur PONS, fît se placer les danseurs et conduisit le quadrille comme il avait dû le faire dans sa jeunesse dorée avec une magistrale maîtrise et un sans faute qui furent couronnés d’applaudissement à la fin de la danse. J’étais surprise que tout le monde connaisse mon père comme danseur et l’appelle par son prénom en lui disant "Tu te souviens Laurent, des Fêtes du Fondouk où tu remportait tous les concours de danse ? ...".
Pour ce soir de fête, tout se déroulait dans la joie, le bonheur se lisait sur tous les visages,entre deux danses, les dames et les messieurs discutaient entre eux et probablement des absents non encore libérés, et certains, tout en se parlant de même, prenaient des rafraîchissements, limonades, jus de fruits et cafés glacés à la buvette installée à proximité du bal devant la Mairie, quand soudain un mouvement de foule se produisit à l’entrée du bal, et tout à coup la fête fût encerclée par des centaines d’hommes en burnous blancs, les visage sévères sinon menaçants, certains armés de bâtons et d’autres de fusils, qui étaient descendus de leur terre et des douars de la colline voisine pour revendiquer séance tenante l’indépendance, conduits par des meneurs locaux du Parti Populaire Algérien, le PPA.
Le Maire du village, le Conseil Municipal, et quelques hommes du village se dirigèrent aussitôt vers les meneurs et engagèrent un dialogue. Mon père qui parlaient parfaitement l’arabe se tenait auprès du Maire, quand soudain un manifestant, probablement enragé par la politique, se jeta sur le Maire et le mordit cruellement au bras. C’en était trop !...IL fût immédiatement maintenu par mon père et un homme du village. Mais la discussion prenait un tour dangeureux. C’est alors que mon père, qui appartenait à une ancienne famillle, unaniment respectée des arabes pour les bienfaits qu’elle leur avait prodigués, comme tant d’autres, depuis plusieurs générations prit la parole en arabe sur un ton sans réplique et un air de commandement que je ne lui connaissais pas. Je ne comprends pas l’arabe, et je ne sais ce qui leur dit. Mais son discours bref cependant, eut le don de calmer la foule menaçante et au bout d’un court moment leurs visages s’adoucirent et ils repartirent sur la colline. Aussitôt le bal reprit, mais dans les coeurs un sentiment de tristesse atténua la joie générale. Quelques temps plus tard les évènements de Sétif endeuillèrent de nombreuses familles dans le lointain Constantinois, et ce jour-là ma Grand-mère Aghate après avoir lu l’ECHO D’ALGER, reposa ses lunettes et déclara d’un ton ferme : Avec les promesses du Général de Gaulle, ils n’auront même pas besoin d’un balai pour nous faire partir....elle se trompait ; ils eurent besoin d’armes, de bombes, de crimes sans nom par la cruauté de leurs procédés, de mensonges et de complicités,et bien que battus sur le terrain, ils se virent offrir par la France les fruits de nos labeurs.