LE 27 JUIN 1962, DESTINATION PARIS via MARSEILLE

, par  Lucienne PONS , popularité : 8%

RECIT DE MON RETOUR

Le 27 juin 1962 je me réveillais sur mon dernier matin en Algérie...

J’habitais à Hydra (au-dessus de Birmandreis) et j’avais dormi comme un ange. Tout était en place dans ma grande maison, meubles, linges, porcelaines, argenteries, et même bijoux(oubliés au dernier moment, je n’étais pas et je ne suis toujours pas matérialiste) sauf quelques objets tels que petits meubles, radios etc... que j’avais fait planquer la veille chez des amis ingénieurs des pétroles, qui devaient rester en Algérie pour quelques temps.

Le soleil régnait déjà en grand maître dans un ciel bleu et des grandes baies de mon appartement je voyais se dessiner à l’horizon pour la dernière fois les beaux arbres et les villas du quartier du Golf. On frappa doucement à la porte vers 7 heures quinze : j’étais prête au grand départ, calme et tranquille. C’était un copain Paul Aletti ( de la famille propriétaire de l’hôtel Aletti) qui venait me chercher pour m’accompagner à Alger où je devais prendre le Ville d’Oran.

Paul et moi nous nous connaissions par des amis communs défendant la même cause c’est-à-dire l’Algérie Française.Nous avons fait un dernier tour des lieux, j’étais la dernière habitante de cet appartement puisque mes enfants étaient rapatriés à Nice chez leurs grands parents depuis deux mois. Au moment de partir, le propriétaire des lieux et son épouse ont sonné à la porte.

Un couple de vieux Français, mari retraité de l’armée, ils savaient que je partais ce matin-là et sont venus pour encaisser un dernier loyer d’avance sur Juillet car ils n’avaient pas trouvé de locataire pour me remplacer. Ils étaient loin d’être dans le besoin et dejà propriétaires en France. Mais l’argent, c’est l’argent .... J’ai payé aimablement, sans discuter.

Ils nous ont quittés heureux et contents et persuadés qu’ils n’arriveraient jamais plus à louer l’appartement qui pourtant était entièrement meublé et équipé de mes affaires personnelles... C’était leur seul souci..Enfin passons sur cette cupidité... Paul en était outré
Puis nous sommes partis pour Alger dans sa Jeep... je crois que c’était une Jeep, enfin une voiture dans ce style là. Je n’avais qu’un petit sac de voyage, même pas une valise et la veille j’avais fait déposer sept colis de bagages(linge de famille intact brodé par mes grands mères) dans l’espoir qu’ils seraient chargés sur le navire. ( je ne les ai jamais revus).

Nous sommes arrivés sur le quai d’embarquement. Les dokers algériens nous regardaient avec un air féroce et méprisant parlant très fort entre eux en arabe, presque menaçants envers nous. Une multitude de pieds-noirs attendaient l’embarquement. J’avais réussi à n’avoir qu’une place sur le pont : cette place m’avait pratiquement été imposée par Monsieur Jordan qui travaillait comme moi à la SN REPAL, parce que jusqu’au dernier moment j’espérais qu’un retournement de situation surviendrait et qu’un sursaut national nous garderait l’Algérie Française, et je voulais pas partir, entêtée comme une mule.

Mais finalement, Monsieur Jordan qui s’inquiétait de me voir seule dans les bureaux désertés, et qui avait réussi à obtenir cette dernière place,a réussi à me convaincre de devoir partir et Paul aussi insistait pour la même cause.

J’étais pratiquement la seule habitante Française à rester encore à Hydra, le quartier le 27 juin au matin était désert d’habitants. Sur les quais les visages étaient graves et certains laissaient couler silencieusement des larmes sur leurs visages. Tous les membres de ma famille s’étaient rapatriés les jours précédents en me suppliant de partir avec eux ou au moins de les suivre, mais j’étais quelque peu entêtée à l’époque..( javais 28 ans)...et je croyais encore que l’Algérie resterait française. Sur le quai j’ai rencontré le frère de mon Directeur, Maurice, par discrétion je ne citerai pas son nom de famille, qui me courtisait quelque peu, sans plus. Il fût ravi de me rencontrer et ce fût ensuite lui mon chevalier servant jusqu’à notre arrivée à Marseille, en tout bien tout honneur, bien entendu.

Mais revenons sur le quai de départ, les dokers jetaient les valises et les colis dans les cales sans aucun ménagement ; la population qui attendaient d’accéder au navire était digne et plutôt silencieuse. Même les enfants sentaient qu’ils se passaient quelque chose de grave. Enfin vers midi (ou plus tard, je n’ai pas la mémoire de l’heure exacte) nous avons gravi les uns après les autres la passerelle, avec l’allure de personnes endeuillés qui suivent un enterrement.

Paul resté sur le quai me suivait du regard bleu de ses yeux mouillés de larmes contenues... avant de me quitter il m’avait offert sa montre Lip en souvenir. En principe il devait quitter Alger quelques jours plus tard, mais en fait il a été enlevé et emprisonné par le FLN et libéré seulement un an et demi au moins plus tard après avoir subi des tortures.

Enfin le navire chargé à bloc avec des centaines de passagers entassés sur les ponts a quitté le port, tous les visages étaient tournés vers Alger la Blanche avec des regards graves et recueillis, certaines personnes se signaient en regardant Saint-Eugène et la Basilique de Notre Dame d’Afrique, qui trônait majestueuse sur la colline,des larmes dignes coulaient silencieusement sur des joues tristes.

Moi pas.... j’ai jeté un seul regard vers la ville l’embrassant une dernière fois toute entière,j’ai respiré très profondément son air, puis résolument j’ai tourné la tête vers le Nord, ce grand inconnu qui s’ouvrait devant moi. Comme va la barque va la vie ....!

Et à ce moment là j’ai eu une pensée pour cette ancienne pastéra qui avaient 130 ans plus tôt amené mes ancêtres en Algérie venant des Baléares le coeur rempli d’espoir et surtout de courage.

Que de chemin parcouru en 130 ans, des marais au riches cultures, à l’organisation du pays et puis le point final :la "décolonisation"programmée par la France et ses complices, envers et contre tous. "Les colons", quelle grande expression.... en fait des agriculteurs, des viticulteurs, des marins, des ingénieurs, des gens de tous les métiers travailleurs et acharnés qui avaient construit de génération en génération la Belle France d’Algérie. Mais enfin passons.....il faut savoir être généreux, et tourner la page......"quand tu auras vu détruire l’oeuvre de ta vie, tu seras un homme mon fils ..." Et c’est ce que j’étais décidée à faire dans ma vie de tous les jours,tourner la page, travailler, reconstruire, fort l’honneur j’avais combattu jusqu’au dernier jour en bon petit soldat et pour le reste celà ne m’empêche pas de garder mes idées et mes souvenirs intacts ; Sur le navire j’ai rencontré Odile et Lucien ma belle-soeur et mon beau-frère. Un instant de réconfort.

Puis avec Maurice nous avons été accosté par un marin du Ville d’Oran qui nous a proposé, contre une petite fortune, sa cabine et celle d’un de ses collègues, "l’argent, toujours l’argent" : nous avons payé et c’est ainsi que nous avons pu voyager avec un certain confort, en partageant nos cabines avec d’autres rapatriés, gratuitement... cette fois.

Maurice était un homme marié avec une des arrières cousines de mon père, mais à l’époque je ne le savais pas : c’est en faisant des recherches généalogiques ces temps derniers que j’ai découvert celà, mais comme j’ai perdu Maurice de vue dès notre arrivée en France, il ignore toujours celà.

Je ne sais pas s’il est toujours en vie.

Jusqu’au soir je suis resté sur le pont du Navire, avec les passagers, regardant la mer qui s’ouvrait devant nous, vers le nord : après tout j’étais petite fille d’officier de marine au long cours par ma mère et je me sentais bien dans mon élément, sans compter que mes ancêtres paternels étaient armateurs-pêcheurs au long cours avant d’arriver en Algérie et faisaient pêche jusqu’à Saint Pierre et Miquelon, avant d’arriver en Algérie pour devenir pour certains agriculteurs et viticulteurs après avoir défriché de leurs mains les marais d’Algérie et pour d’autres maquignons (commerce des chevaux entre la France, l’Espagne et l’Algérie) et pour d’autres encore transporteurs ouvrant les routes vers les territoires du sud et du sahara, ou commerçants, pharmaciens etc.... au fil des générations.

Le lendemain 28 Juin 1962 le navire arrive à Marseille, sur les quais personne pour nous accueillir, les passants ont des regards hostiles ; on attend le déchargement des "colis", au bout de quelques heures nous renonçons à retrouver nos affaires dans des monceaux de colis déposés en vrac dans un entrepôt. Alors avec mon petit sac je remonte la Canabière avec la même démarche qu’une personne en procession. Notre Dame de la Garde domine la ville.

Marseille s’ouvre devant moi...(j’étais déjà passé à Marseille en 1958 en trés court voyage) ; trois jours plus tard je monte à Paris où je m’impose, c’est le cas de le dire, dans les bureaux parisiens de la SN REPAL où personne n’avait prévu mon arrivée. Monsieur Chavanne de Dalmassy, Directeur Economique, Français de grand honneur, m’aide à y installer une table de bureau dans un coin du bureau de Monsieur de Tilly, lui aussi sympathique envers moi.

D’autres grandes huiles métropolitaines qui règnent dans les bureaux parisiens voient mon arrivée d’un mauvais oeil,("pied noir, colonialiste...activiste... c’est du chinois pour eux cette triple étiquette qu’ils nous font porter et qui excite leur méfiance) ; mais j’ai tôt fait par mon maintien et mon éducation de leur imposer le respect de ma présence parmi eux, et je les mate d’un seul regard. J’ai du travaiL et je suis compétente, ils ont vite fait de s’en apercevoir, c’est l’essentiel, le travail pour nous c’est la vie et la santé, voilà notre crédo ! mais il me faut trouver un appartement pour faire venir mes enfants, en attendant c’est la fiancée de Jacques Prévot dit de Brémonville, un ami qui devait plus tard devenir célèbre dans l’attentat du Petit Clamart, qui me loge chez elle à Paris. Et ma vie de rapatriée commence .... mais celà est une autre histoire. .......