LA PREMIERE ATTAQUE DE MICHELET

, par  Lucienne PONS , popularité : 6%

MICHELET, vous connaissez ? le plus haut village du Djurdjura en Haute Kabylie.

Mon mari avait 26 ans, j’avais 20 ans, nous étions en poste à la commune mixte de Michelet, mon époux comme architecte et moi-même comme rédactrice.

La commune mixte était gérée comme son nom l’indique par deux autorités officielles différentes, de première part le Gouvernement Français, via le Gouvernement Général de l’Algérie, via le Préfet, en ensuite hiérarchiquement, sous ce Préfet, se trouvait l’Administrateur des Services civils, véritable monarque pour ainsi dire sur le terrain , et de seconde part, par des Bachaghas, Aghas et caïds qui représentaient la population kabyle.

Cette organisation était assez particulières à ces régions de Haute-Kabylie ; je n’entrerai pas dans les détails exécutifs et administratifs, celà vous paraîtrait fastidieux.


Le massif montagneux du Djurdjura, particulièrement élevé de 26O6 mètres environ en son point culminant, où se trouvait édifié Michelet, était particulièrement inaccessible, fait de pitons vertigineux sur lesquels étaient établis à chacun des sommets un village kabyle, comme une forteresse, et pour accèder à ces villages n’existaient que des pistes difficilement praticables qui donnaient à pic dans des précipices ou vallées de plus de 300 mètres à 600 mètres et parfois plus de profondeur.

Pour accéder à Michelet, le plus haut des villages, et avant d’atteindre le versant qui ensuite descendait par le Col de Tirourda vers les côtes de Philippeville et le Constantinois, il n’y avait qu’une route construite en 1905 par l’armée du génie, particulièrement étroite, sans protection particulière du côté des précipices et des vallées, et qui tout en contournant les massifs montagneux, grimpait rudement à l’assaut du sommet à atteindre dans un risque permanent, surtout par les temps de brouillards, qui y étaient fréquents en hiver, et même en plein jour.

Partant de Tizi-Ouzou qui se trouvait au pied du Djurdjura, il fallait compter dans le meilleur des cas deux heures environ de voiture pour arriver à Michelet, un charmant petit village de montagne, avec de jolies maisons, deux hôtels restaurants, une poste, une église, le bureau des impôts, la pharmacie,la Commune Mixte (Centre administratif) et le "bordj",entouré d’un grand parc, où résidait avec sa famille et ses moghzanis( serviteurs, gardes etc...) l’Administrateur des Services Civils, véritable Seigneur de la Région ; à l’entrée du village sur la gauche se trouvait un magnifique terrain de tennis que mon époux avait été chargé de faire construire et installer pour distraire par le sport les fonctionnaires français et kabyles de Michelet, centre administratif, et des villages avoisinants, dont Beni-Menguellet que je cite en passant pour rappeler que la grande majorité de ses habitants kabyles étaient catholiques depuis Saint-Augustin.

Des Soeurs catholiques s’occupaient dans ce village d’un hôpital très moderne pour l’époque qui accueillait tous les malades de la région.


La deuxième mission de mon époux fût ensuite d’aménager les routes du col de Tirourda et la troisième de faire construire dans les petits villages de montagnes des écoles de garçons et de filles, de véritables petits bijoux d’architecture, qui malheureusement par la suite furent incendiés par les fellaghas les lendemains même des inaugurations, surtout les écoles de filles, pour bien nous marquer leur refus de l’instruction française.

Il y avait à cette époque-là à Michelet un médecin extrêmement apprécié des habitants de toute la haute-kabylie (environ 80 000 habitants à l’époque) qui ne ménageaient pas sa peine, jour et nuit, pour soigner ses malades et accoucher les femmes dans les villages les plus reculés. Il s’appelait Henri Lejeune et son père l’avait précédé dans ces mêmes fonctions.

Pour ausculter ses patientes kabyles en ménageant leur pudeur ancestrale et traditionnelle, le Docteur Lejeune les recouvrait d’un drap blanc et les auscultait en passant ses mains sous le drap, sans voir de ses yeux les organes des patientes, avec celà son diagnostic était considéré à juste titre comme le plus sûr et le plus infaillible.

Ce Médecin encore jeune, marié et père de son premier jeune enfant à l’époque était unaniment respecté et considéré comme un grand médecin.


Le village de Michelet était presque à part égale habité de Kabyles et de Français, ces derniers un peu minoritaires. Au-début des "évènements" les habitants de Michelet étaient majoritairement pour la France ; certes nous savions que dans les massifs montagneux du Djurdjura se constituaient des bandes de rebelles,d’anciens repris de justices pour la plupart d’entre eux, mais personne, à part peut-être les très hauts fonctionnaires, ne savait ou n’imaginait l’ampleur qu’allait prendre ce courant FLN et les atrocités, crimes et assassinats odieux auxquels ses membres devaient plus tard se livrer à l’encontre des kabyles tout autant que des français.

Au village, nous vivions tous en bonne entente,certes conscients des incidents regrettables qui de jour en jour s’accentuaient, mais nous étions loin d’imaginer qu’une nuit, en 1955 si mes souvenirs sont bons, le village de Michelet allait être encerclés puis envahis par des fellaghas !


Il nous arrivaient quelquefois d’aller déjeuner dans un grand restaurant qui avait une vue magnifique sur les vallées et où nous avions l’accasion de croiser dans ce lieu de temps en temps un grand seigneur de passage, aimé et admiré des kabyles, artiste peintre, fils de feu Sarvognan de Brazza le grand explorateur pacifique, qui passait le plus clair de son temps dans les montagnes kabyles à peindre des tableaux, laissant à sa gouvernante le soin de tenir sa maison à Alger.

C’était un personnage très pittoresque mais qui en raison du grand nom qu’il portait et de son talent intimidait beaucoup la toute jeune femme de 20 ans que j’étais à l’époque.Je me souviens qu’il m’avait offert une jolie aquarelle qui représentait un coin de montagne sous la neige, et que j’ai dû laisser ce souvenir en quittant par la suite ma maison d’Hydra 3 jours avant l’Indépendance....

Mais revenons à Michelet et au soir de la première attaque des rebelles !Il faisait encore très froid, mais les neiges avaient disparues (Mais oui, en Hiver nous avions plus de 90 centimètres de neige à Michelet) et je pense que nous devions être au printemps.Un certain soir, après avoir terminé quelques visites que nous avions l’habitude de nous rendre après le travail, les uns chez les autres, tantôt chez le Commissaire, tantôt chez le pharmacien (un kabyle de grande famille marié avec une dame Française qu’il avait connu pendant ses études, couple admirable avec de beaux enfants) tantôt chez un fonctionnaire, pour bavarder un moment et prendre un verre, chacun était rentré chez soi pour dîner en famille.

Il n’y avait pas de télévision à l’époque et pas de téléphone dans toutes les maisons, la radio était à près notre seule distraction, venant d’Alger par les ondes !... Nous habitions dans une maison entourée d’un jardin, clôturée pour la forme par une ancienne grille qui n’aurait pas résisté à un coup de pied.

Dans la rue se trouvait d’autres maisons à peu près semblables les unes et les autres, sans aucune protection particulière et il n’ y avait pas encore de militaires dans le village, car sincèrement nous étions loin de supposer que ce que nous appelions des "évènements sporadiques" se développeraient par la suite de façon particulièrement dramatique. Bref nous avions comme dans l’ordinaire des jours, dîné avec Céline, une nounou kabyle catholique (d’où Céline, son prénom de baptème), qui habitait chez nous et qui s’occupait de ma petite fille qui venait de naître pendant que j’allais travailler à la Commune Mixte ; ma grand-mère Agathe se trouvait en visite chez nous pour quelques temps, et tout aussitôt après le dîner, nous nous étions retirés chacun dans nos chambres et endormis paisiblement comme d’habitude.Or après quelques deux ou trois heures, des bruits de rafales de mitraillettes et de fusils nous tirèrent de notre sommeil.


Mon époux (Marcel Canavaggio, dont je suis depuis longtemps séparée) qui en plus de son métier d’architecte avait une formation militaire de haut niveau, eut immédiatement la réaction qui s’imposait, se saissisant de son révolver qui se trouvait à proximité dans le tiroir de la table de nuit( son fusil de chasse se trouvait rangé dans un coffre assez éloigné) il se posta immédiatement en biais derrière la fenêtre , protégé par le mur, pour surveiller à travers les interstices des persiennes, la porte du jardin qui donnait sur la rue, prêt à tirer si un attaquant s’avisait à pénétrer dans le jardin, tout en nous donnant l’ordre d’éteindre toutes lumières, de nous allonger à l’intérieur au ras des murs, pour éviter les balles de mitraillettes qui étaient dirigées sur les murs de notre maison à mi-hauteur, comme sur ceux des autres maisons, et surtout de n’ouvrir ou de ne sortir en aucun cas, et encore de ne faire aucun bruit, afin qu’il puisse entendre le moindre bruit suspect qui aurait pu provenir de l’arrière de la maison (tentative de pénétration, par exemple).

Très bonne tactique, mais il ne m’était pas facile de suivre les ordres avisés de mon mari, ma petite fille que j’avais prise dans mes bras pleurait très fort, effrayée par le boucan des mitraillettes. Céline persuadée que les rebelles voulait s’emparer d’elle pour la tuer parcequ’elle vivait chez des français, était prise de convulsions et de tremblements et réclamait tous mes soins en poussant des cris de terreur ; quand à ma grand-mère très âgée, mais encore solide et intrépide,elle n’avait pas tout à fait pris la mesure de ce qui se passait vraiment et armée d’un balai, elle manifestait l’intention de sortir de la maison pour aller se battre avec eux et mettre l’ennemi en déroute, comme elle l’avait fait autrefois du temps de sa jeunesse, lorsque jeune veuve elle chassait la nuit à coup de bâtons les voleurs de poules qui s’introduisaient dans sa ferme à Bou-Hamédi !...

"Autres temps, autres moeurs", le temps n’était plus à cette démonstration de force autrefois suffisante, mais qui paraissait particulièrement dérisoire dans le cas présent.Je la retenais donc d’une main de toute mes forces par la manche de sa chemise et tenait ma petite fille de l’autre contre ma poitrine.

Céline allongée par terre ne pouvait s’empêcher de répéter terrorisée : Ils vont me tuer ... ils veulent me tuer ....!

Moi je ne pensais à rien ! j’essayais de les calmer et cette action m’empêchait de sombrer dans la peur, mais j’avais tout de même conscience de la gravité de la situation qui pouvait d’une minute à l’autre devenir tragique.

Pendant ce temps les rebelles circulaient dans tout le village et arrosaient tour à tour toutes les maisons de balles de mitraillettes et de fusil. Nous n’avions pas de téléphone. Mon mari tenait toujours sa garde derrière la fenêtre, sans mollir mais certainement avec les mêmes penséees que moi.

Nous avons su par la suite que l’Administrateur civil avait pu téléphoner à Tizi Ouzou pour demander des militaires.

Quelques deux heures après ils arrivèrent et mirent les attaquants en déroute. Nous avons dû notre vie sauve au fait qu’aucun des habitants n’est sorti de sa maison et l’on peut penser aussi que c’était une première attaque d’intimidation, pour nous faire peur et nous inciter à quitter la région. Une fois de plus j’avais eu la baraka !

Voir aussi MICHELET dans l’Encyclopédie