APPUI FEU sur l’ OUED HALAIL

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- Pierre CLOSTERMANN, le célèbre pilote aux 33 victoires aériennes de la guerre 39/45 était présent aussi dans la guerre d’Algérie. Il raconte dans ce livre ses impressions de combat en appui feu des troupes au sol.

- Région de CASSAIGNE ... au loin vers le sud un nuage de poussière le long du Chéliff signalait l’arrivée des GMC venant de Mostaganem et qu’un Piper accompagnait.

- ... Il y eut l’éclair d’un obus de 75 qui toucha le centre de la mechta. Un champignon de fumée et de gravas retomba sur les fellaghas. Ils se redressèrent et tirèrent sur l’avion.

- ... Dorval dégagea vite d’un coup d’aile son BROUSSARD. Le douar se vidait de ses habitants qui fuyaient vers l’abri précaire d’une carrière avec leurs mulets.

- "... Allô, Epervier leader. Ici Leo 25, je vais marquer votre objectif ... Kopa (le mitrailleur du BROUSSARD), pas d’économies, faites du bruit. Tâchez d’avoir le type au fou­lard rouge, c’est le chef. Perret (radio du BROUSSARD), dites aux bif­fins de cesser leur tir d’artillerie immédiatement ! ..."

- ... Dorval vira sec et revint vers la mechta. Il resta en dessous de la ligne de crête le plus longtemps possible pour se dissimuler à la vue des fellagahs. A la dernière seconde il déboucha sur la mechta. Il appuya aussitôt sur la détente et lacha la bombe fumigène pour marquer l’objectif. Dorval eut l’impression que l’hélice allait faucher les formes qui s’esqui­vaient ou se laissaient tomber à plat ventre, comme au cinéma. Par la vitre ouverte, il entendit les coups de cravache des balles de la mitrailleuse du BROUSSARD... Clac .. clang .. clac... Bruits de vitres et de métal, choc dans le dossier. Le plafonnier éclata en mille frag­ments de verre... Arrivé au bas du vallon, il dérapa derrière le rideau d’eu­calyptus. La cabine était envahie par l’odeur de la poudre.

- ... "Allô, Leo, ici Epervier. Dégagez mon axe plus vite. J’attaque ".

- ... La mitrailleuse de Kopa était enrayée, et il l’entendait jurer entre ses dents dans le téléphone de bord. Il essayait de dégager avec un tournevis les balles coincées.

- ... Les impacts reçus n’étaient pas grave. Le moteur tournait rond, les instruments ne décelaient aucune anomalie et les commandes répondaient normalement. Dorval prit de l’altitude. Sur la route du villade de RENAULT il y avait du monde : AMX, half-tracks, une ambulance, une traction avant civile, "l’autorité" sans doute...

- ... Le guidage d’un appui-feu imposait une coordi­nation précise entre tous les intevenants. L’objectif était indiqué par une grenade spéciale émettant une fumée blanche visible à plusieurs kilomètres. La mise en place du marqueur était délicate, exposant l’avion au tir adverse. Pour vérifier le résultat de chaque passe des avions d’attaque et surveiller les déplacements de l’ennemi, le Broussard devait continuer à décrire des huit à basse altitude.

- ... Dorval, avec l’habitude, savait à une seconde vitale près, quand basculer son avion et revenir observer l’objectif. C’était un ballet bien réglé. La première paire de P47 amorça l’attaque qu’il surveilla du coin de l’oeil. Quand il vit qu’ils étaient bien engagés, il commença alors son piqué, calculant sa courbe pour croiser leur trajectoire à la hauteur de la mechta. C’était le moment crucial, car il ne pouvait pas voir les deux chasseurs qui piquaient au-dessus et en arrière de lui dans le même axe... Il fallait observer l’effi­cacité des tirs et les régler pour la passe suivante.

- ... Dans un fracas de train express Dorval vit passer les roquettes en haut de son pare-brise, quatre traînées de flammes ron­flantes, suivies de quatre autres. Il sentit le vent des hélices des P47 le doublant en trombe, vingt mètres au-dessus, ailes empanachées d’éclairs, semant seize traînées brillantes de douilles vides... Il s’écarta pour éviter les remous dangereux, et essaya de voir à travers la poussière et les débris soulevés par les roquettes. Les roquetes étaient inu­tiles contre ce type d’objectif.

- ... "Allô, Epervier, tir correct. Conservez vos autres roquettes S.V.P. !".

- ... La katiba s’était dispersée, et les fellaghas couraient dans tous les sens comme une fourmilière qu’on écrase... Il fallait faire vite. Dorval savait par expé­rience qu’ils allaient se terrer, disparaître, se fondre dans le paysage. Il aurait préféré pour le coup de masse du départ des Mistrals dont les quatre canons de 20 mm étaient plus efficaces pour l’appui feu. Le défaut des 12,7 résidait dans leur solidité et leur préci­sion. Quand elles touchaient, elles tuaient, mais à un centimètre de l’objectif elles faisaient simplement un trou dans la terre ou s’écrasaient contre le rocher... La fusée sensible de l’obus de 20 mm explosait contact d’une feuille d’arbre, arrosant d’éclats une grande surface de terrain - et l’éclat de 20 était mortel dans un rayon de quinze mètres. Une salve de trois secondes bien concentrée déroulait au sol un tapis mortel de cin­quante mètres de long sur trente de large.

- ... Les deux premiers P47 remontaient comme de gros tonneaux brillants, et la paire suivante tirait déjà tandis que la troisième commençait à piquer. C’était une noria de straffing.

- ... Clac ... Clac ! Deux nouveaux impacts. Cette fois la balle avait touché la corne d’équilibrage d’un aileron. Perret, tendu, gardait son sourire ironique et Kopa enrageait

- ... "Mon Commandant, je n’arrive pas à désenrayer cette saloperie préhistorique ... Fermez-la, Kopa. Tirez au PM"

- ... Dorval avait oublié les gilets anti flak. Les gilets métalliques pare-balles de l’Armée de l’Air étaient des monstruosités provenant des surplus américains, épuisants à porter ...

- ... A quarante mètres de la gueule des mitrailleuses depuis plus d’une heure, il se sentait de plus en plus vulnérable. A chaque gifle sur les tôles marquant de nouveaux impacts, ses muscles se crispaient et se dénouaient en tremblant. La situa­tion de Perret était encore moins enviable, car il ne pouvait qu’attendre passivement, accroché à son micro, rendant compte de la situation au commandement de l’opération. Kopa, lui, avait une arme, avec l’avantage moral de la riposte.

- ... Kopa avait fini par désenrayé sa mitrailleuse. Il etait fasciné par le déroulement de la bande qui sautait comme un serpent à chaque pression des pouces sur les gâchettes.

- ... Sous le feu des P47 la katiba s’était émiettée en petits groupes. Les fellaghas se courbaient pour tirer sur les avions, tombaient à plat ventre à chaque passage, couraient entre les oliviers, s’accroupissaient derrière les pierres, profitant du moindre relief. Le bouclage se mettait en place dans les vallées voisines, et Dorval voyait sur les sentiers les compagnies d’infanterie en file indienne qui prenaient position. Difficile de comprendre où les fellaghas voulaient en venir. Ils s’étaient laissés acculer sur ce plateau au lieu de décrocher.

- ... La partie était maintenant jouée car la nuit était encore trop éloignée pour qu’ils pussent s’esquiver. Les fellaghas ripostaient avec le courage du désespoir, concentrant leur tir contre le Broussard. Un P47 fut touché. Il s’éloigna, égrenant un chapelet de fumée noire, secoué par les ratés du moteur... Le pilote était jeune et perdait un peu les pédales.

- ... Les HLL s’étaient divisés en trois groupes distincts. L’un s’était retranché dans la mechta sur laquelle flottait le drapeau vert et blanc frappé du croissant et de l’étoile. Un autre s’était concentré autour de deux marabouts sur l’éperon de la falaise dominant l’oued et la route. Le troi­sième tentait de filer vers le sud entre les éboulis de rochers, par paquets de cinq ou six hommes déjà pris à partie par nos armes automatiques.

- ... Dorval dirigea les premiers Mistrals vers le marabout rose qui disparut dans un nuage de poussière. Quand il se dissipa, le petit édifice s’était évanoui, volatilisé par les salves de roquettes. Ensuite, commença au canon le nettoyage du bois d’oli­viers. Les grappes d’explosions s’accrochaient aux troncs, ser­pentaient, hachaient les branches. La fumée bleue s’épaissis­sait à chaque passage, et se piquetait des flammes rapides des obus... Vers dix heures, il ne restait plus de la mechta qu’un tas fumant de pierres et des corps sous les débris... L’écrasement par les avions était préférable au corps à corps évitant ainsi de lourdes pertes devant l’armement puissant des rebelles... Cette bande était aguerri et devait être en partie composée d’anciens sol­dats de l’armée française.

- ... Il y avait bientôt quatre heures que les patrouilles de Mistrals et de P47 se succédaient sur la cote 547. Le Piper s’était fait descendre à côté du marabout blanc. Dorval l’avait pourtant prévenu par radio de ne pas venir se mêler à cette affaire. En effet, autour du marabout blanc, un groupe de fellaghas s’était organisé avec deux mitrailleuses. Une des armes tirait même à la balle traçante, et Dorval devant les petits charbons ardents qui montaient en gerbe lumineuse vers lui, s’était retrouvé un instant douze ans en arrière devant la flak allemande. A chaque angle du marabout, dissimulé entre les aloès et couvert par une murette basse, il y avait un fusil-mitrailleur. Le Piper passant trop près avait ramassé une rafale de plein fouet. Le petit avion jaune s’était littéralement désar­ticulé en l’air, et la boule de toile et de tubes s’était effondrée en flammes dans la vallée...

- ... Dorval se sentait maintenant vidé, les nerfs à vif, l’estomac vide... La sueur ruisselait le long de ses sourcils. Après plusieurs heures de manoeuvres vio­lentes, les deux tonnes et demie de l’avion commençaient à peser dans ses bras. Une crampe douloureuse paralysait sa main gauche. Une balle avait brisé le pare-soleil, répandant une pluie d’éclats de plexiglass bleu.

- ... Tout le plateau était recouvert de fumées et de poussière. Le marabout blanc était difficile à repérer pour les Mistrals... " Allô, Merlin Bleu, commencez à piquer sur moi, et je vous donnerai le top à la verticale du marabout... trois, deux, un... Dorval descendit droit sur le marabout, plein moteur. Mille mètres derrière suivaient les Mistrals. Cette fois les traçantes lui arrivaient droit entre les yeux. Kopa s’était accroupi entre Perret et lui. Au ras de la falaise, il redressa brutalement, hurla son TOP » et dégagea...

- ... Attention au réservoir gauche ! Cette fois c’étai sérieux. Sous l’aile il y avait un trou gros comme le poing et une traînée blanche d’essence pulvérisée s’échappait ... de la dynamite liquide...

- ... la lampe rouge du réservoir gauche clignotait son avertissement, et quelque chose cognait vers l’arrière du fuse­lage transmettant une légère vibration aux commandes.

- ... "Allô, Athos. Ici Leo 25. Je dois rentrer because pétrole et perforations. Avez vous prévu une relève pour moi ? Allô, Leo 25, ici Athos, affirmatif, la relève à décollé. Pouvez-vous rester encore dix minutes sur place ? Allô, Athos, ici Leo 25, négatif. Cinq minutes seule­ment. O.K. Leo, à votre discrétion. Merci pour le bon travail. Terminé.".

- ... Il était onze heures. La mission avait duré cinq heures. Les réservoirs étaient à sec, les deux lampes rouges allumées. Dorval fit une longue approche directe, prudente, pompe branchée pour éviter un désamorçage du moteur à la dernière seconde. Kopa toujours vigilant l’empêcha de baisser les volets. En effet, le vérin électrique de commande pouvait provoquer une étincelle et l’explosion de l’aile envahie par les vapeurs d’essence. Au parking, le Broussard fut très entouré de curieux attirés par les nouvelles de la bataille vite répandues sur la base. Jambes molles, Dorval ne se sentait pas la force de répondre à toutes les questions. Il s’affala dans la jeep qui l’emmena aux opérations pour un premier rapport verbal. Par la fenêtre, il vit Kopa et Perret, combinaisons trempées de sueur, qui regagnaient à pied leur mess. Il était fier de son équipage.