A la PORTE de l’OUED

, par  mansion , popularité : 8%

Souvenirs insouciants d’enfance d’une petite fille d’ALGER avec en toile de fond l’inquiétude face aux attentats.

Jusqu’au jour où elle entend leur père dire : "Ils ont tuée votre Maman ... Ils l’ont tuée .... des hommes l’ont tuée sans nous laisser le temps de lui dire aurevoir..".

Une douleur toute puissante impossible à dominer, l’abîme auquel s’ajoute le déchirement de l’abandon d’un pays tant aimé et un accueil hostile en France.

Françoise MESQUIDA quittera l’ALGERIE définitivement après la tragédie du 26 Mars 1962 où l’Armée Française a ouvert le feu sur des manifestants français sans armes ....

Ce livre a été le premier récit autobiographique de l’auteur.

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Ce lundi 26 mars 1962 aurait pu être un lundi comme les autres. A cause des bombes, des enlèvements, des massacres, de cette guerre en somme ou de la grève - je ne sais plus - l’école était fermée.

La veille au soir, je ne m’étais pas couchée avec le cafard provoqué par la perspective d’une longue et horrible semaine d’école à attaquer, dès le lendemain. La guerre m’offrait un sursis. Je l’en remerciais presque. Elle détournait l’attention paternelle de ma scolarité. Oui, je me croyais en vacances et presque libre, quasi enfermée dans notre appartement, dans ce pays en guerre.

Pour repousser les limites autorisées, s’aérer en quelque sorte, tout devenait prétexte : le pain à la boulangerie du coin, le courrier dans la boite aux lettres, malgré le peu d’espoir d’en trouver à cause des grèves... Justement ce matin-là, en place de courrier, il y avait un tract. Signé de l’OAS, il demandait à tous les pieds-noirs de venir, sans armes, sans cris, drapeaux en tête, porter soutien aux habitants de Bab-el-Oued qui, privés d’eau et de vivres, étaient prisonniers des forces de l’ordre : un blocus dont les habitants de ce quartier étaient victimes depuis quatre jours.

Les hommes - jeunes et vieux - avaient été embarqués, puis parqués pour contrôle d’identité. Pendant ce temps, livrés à la menace de se faire descendre, les femmes et les enfants restaient cloîtrés chez eux. Des hélicoptères survolaient le quartier en tirant sur les terrasses. Dans les rues, des blindés et des chars visaient également les balcons, les fenêtres et les façades des maisons. Il y eut des morts. Et parmi les blessés privés de soin, beaucoup moururent à leur tour. Lucien - le fils de papa - vivait à Bab-el-Oued, ainsi qu’une tante et des amis... Qu’en était-il de leur sort, à ce jour ?

Les voisins se consultaient entre eux, à propos du tract reçu le matin. Certains trouvaient l’idée judicieuse. D’autres se méfiaient : des bruits couraient sur ce tract pressenti comme un piège des parties adverses. D’autres encore, moins hardis ou moins impliqués, considéraient la démarche non sans danger. Il y avait enfin ceux qui, vaincus par le désespoir, avaient perdu foi en tout.

Bien que directement concernés, papa et maman hésitaient. Quand l’un disait oui, l’autre disait non. Ils étaient submergés, tantôt par le doute, tantôt par le devoir de porter soutien aux compatriotes en danger. Peut-être que ce geste ferait fléchir les armes, désarmerait le cœur des CRS, des gardes mobiles ?

Après tout, c’était aussi des êtres humains, ces gens-là !

Mes soeurs et moi espérions secrètement qu’ils y aillent. Un peu moins de tension, à cause de cette guerre, un peu plus d’espace et de liberté en leur absence. Enfin, ils tombèrent d’accord.

Je les regardais se préparer tout en craignant qu’ils ne se ravisent. Toujours possible avec les parents ! J’observais, mine de rien, pour ne pas trahir ce désir coupable de les voir partir.

Papa venait de prendre la meilleure décision possible, pour moi. J’échappais de justesse à la dictée d’un texte rempli de pièges et dans lesquels, à coup sûr, je serais tombée. Il aurait enchaîné sur un problème de trains, d’horaires et de rencontre à me faire dérailler. Et pour m’achever, il aurait dérivé sur l’histoire du robinet qui goutte jusqu’à débordement, à cause de mon inattention.

Elle, maman, partait avec lui. C’était ensemble ou rien. Alors, sans aucune alternative... ! Je l’observais se préparer. Déjà coiffée, habillée tout de blanc, elle était allée dépendre un vêtement accroché sur le fil à linge du balcon. Elle prit son sac noir, il mit sa veste, et ils sortirent. Je ne sais plus s’ils nous ont dit au revoir en partant. Quand la porte s’est refermée derrière eux, nous avons un peu attendu, peut-être même guetté sur le balcon pour nous assurer de leur départ.

Quelques minutes plus tard, bravant l’interdit, mes sœurs aînées sortaient rejoindre plus probablement des garçons que des filles. Nicole et moi en profitions pour recevoir Marie-José, une petite voisine. Ses parents n’étaient pas sortis mais, plus libre que nous, elle pouvait aller à sa guise. C’était en quelque sorte des retrouvailles, puisque depuis longtemps papa contrôlait nos fréquentations et nous trouvait d’ailleurs suffisamment nombreuses toutes les quatre.

Au bout d’une demi-heure, le bruit d’hélicoptères survolant Alger nous déconcentra. Interrompant le jeu, nous sortîmes sur le balcon, côté boulevard, pour suivre des yeux le vol de ces petits oiseaux de guerre. Dans le lointain, on entendait le bruit de fusils mitrailleurs. Il y avait du monde accoudé aux balcons, côté boulevard. Toutes les têtes levées vers le ciel. Nicole ou moi, ou toutes les deux ensemble peut-être, nous adressant à Marie-José, lançâmes à la cantonade :

« Si nos parents étaient un peu blessés, pendant qu’ils seraient à l’hôpital, on dormirait chez toi ! »

L’idée nous réjouit, toutes les trois.

Dans la cage d’escaliers, résonnaient les pas des gens qui grimpaient vers les terrasses pour voir ce qu’il se passait sur Alger. Nicole et Marie-José voulurent en faire autant. Je tâchai de dissuader Nicole. Auprès des aînées, toute tentative aurait été vaine. Mon ascendant sur Nicole me donna quelque espoir. Je mis en exergue la désobéissance et ses futures conséquences, mais rien n’y fit. Nicole vola sur les traces de ses aînées. Inquiète pour mes sœurs, je fis les cent pas d’un balcon à l’autre. D’un côté à l’écoute des bruits de la guerre et de l’autre aux aguets, tout en priant le retour de mes soeurs avant celui des parents. Je craignais la férule paternelle et, ne pouvant l’éviter dans le domaine scolaire, je m’employais donc à la discipline dans d’autres domaines. J’entendis la porte s’ouvrir et vis Nicole me rejoindre sur le balcon. Elle s’accouda à côté de moi, et je fis à nouveau le guet vers l’entrée de l’immeuble.


Soudain, je vis papa entouré d’une foule de gens et soutenu par deux hommes. Ils allaient tous franchir l’entrée. Je criai :

« Papa est blessé ! Papa est blessé !

Nicole eut juste le temps de se hisser sur la pointe des pieds pour apercevoir papa.

- Va chercher les autres, dis-je en parlant des aînées et en me précipitant à sa suite sur le palier. »

Justement, elles arrivaient en courant. Dans l’escalier, on entendait maintenant les pleurs douloureux de papa et les voix des gens qui tentaient de le calmer. Et puis on le vit, lui papa, complètement effondré, hurlant tel un animal blessé, avec cette foule tout autour de lui.

Tout le monde entra dans la cuisine. On assit papa sur une chaise. Les gens pleuraient et nous aussi maintenant.

« Papa, tu es blessé ? »

Papa ne répondit pas. Ses sanglots, ses hurlements de douleur lui bloquaient sans doute la parole.

« Et maman ? Où est maman ? demande-t-on soudain. »

Personne ne répond. Papa redouble de sanglots. Et je lis dans tous ces yeux posés sur nous une immense pitié, une compassion terrible, effroyable. Une impuissance éternelle.

Pourquoi ces regards ?

Et pourquoi le tien papa ?

Maman est blessée ?

Tu n’oses pas nous le dire ?

« Où est maman, papa ? Où est maman ? hurle-t­on de pressentiment, de désespoir. »

L’attente de savoir est atroce, mais plus effroyable ce silence.

« Elle est blessée, nous dit-il, d’une voix étouffée par les sanglots.

- On veut la voir ! hurlons-nous, prêtes à tirer papa de sa chaise. »

Mais papa ne bouge pas. Juste il nous regarde, hébété. Et je lis avec effroi, dans ses yeux injectés de sang, accablement, désespoir... Et soudain, je crois entendre :

« Dites-leur ! Il faut leur dire !

Leur dire quoi ? Mais de quoi parlent-ils, tous ? Non pitié, ne dites rien ! Je ne veux plus rien savoir !

Et l’atroce vérité est sortie des profondeurs de sa douleur, presque brutalement :

« Ils l’ont tuée, a dit papa. Ils ont tué votre maman. »

Je me bouche les oreilles. Trop tard. Le pire vient d’entrer en coup de poignard.

Nous hurlons, hurlons d’effroi et de douleur. Comme des bêtes...

Les gens nous attrapent, nous serrent tout contre eux, pour tenter de nous calmer. Je me débats. Je manque d’air. Je suffoque :

« Maman ! Rendez-moi ma maman ! »

La douleur est toute puissante, insupportable. Je me précipite contre papa, je m’accroche à lui. Comment échapper à l’horreur ? Se réveiller du cauchemar ? Mes sœurs se sont enfuies sur le palier et leurs cris frappent dans ma tête, me broient le cœur :

« Maman ! Maman ! » intensifiant ma douleur. Oh mon dieu, faites que ce ne soit pas vrai ! Demain je me réveillerai et tout ira bien. Je vous en supplie, mon dieu, faites ! Papa me serre fort dans ses bras, comme jamais. Les sanglots secouent son corps. Joue contre joue nos larmes se mêlent. Lui, si fort d’habitude, et maintenant tout effondré, vulnérable, hurlant comme un petit privé de sa mère. Notre mère à tous.

C’était insupportable. Insupportable ma douleur et celle des miens. Insupportable le pire, l’irréversible... J’étais claustrée en ce monde brutalement privé d’air. Un monde lourd qui m’écrasait de toute part. J’étais ici et maintenant dans l’enfer absolu... et pour toujours. La vie m’enseignait cruellement la mort en m’habitant de ses affres. Maman n’était plus et jamais ne sera : elle venait de basculer en un monde parallèle qui frôle ce monde-ci pour happer les âmes, mais jamais ne le croise. Il me faudrait donc attendre, avant de la revoir, jusqu’au bout de ma vie avec l’espoir de l’existence en ce monde-là. Et respirer sans elle, en attendant...

Mais comment vivre ici, vivre encore, après ? Par pitié... revenir en arrière, changer le cours des choses... les empêcher de partir... d’y aller... Arrêter le massacre... abandonner ce pays avant le trop tard... Trop tard. Tout est fini maintenant. Et pourtant, je m’accroche encore un peu, sans trop y croire et demande entre deux sanglots :

« Papa ! Peut-être qu’elle est juste blessée ? »

Papa ne répond pas. Il me serre encore plus fort, comme pour se raccrocher lui aussi à quelque chose. N’importe quoi. Tout, sauf le néant. Remplir ce vide oppressant que pourtant rien ne peut combler. Il s’accroche, mais je n’ai que misère à lui offrir. Il me serre davantage. Il me fait mal, mais ça n’est rien ; rien à côté de la douleur de mon cœur et de mon âme meurtris à jamais.

Une dame s’est faufilée pour s’approcher de nous. Je sens dans la voix toute la compassion, la sincérité de ses paroles :

« Ne pleurez plus, dit-elle. Maintenant elle est au ciel, avec Dieu. Elle vous voit et vous entend. Ne pleurez plus... »


Papa n’a rien dit. Il a laissé dire sans protester, lui si hermétique à toute bondieuserie. Mais il a entendu, j’en suis sûre. Il nous a prises toutes les quatre dans ses bras. Nous nous serrons les uns aux autres, unis par le malheur, suffoquant de douleur. Tous les cinq. Sans elle, à jamais. Amputés d’elle. Alors Dieu, si tu existes, je veux y croire de toutes mes forces, parce que je n’ai plus que ça. Oui, je veux croire qu’elle vit encore quelque part, et pas juste dans des souvenirs ; et qu’un jour, elle et moi, nous nous retrouverons. Et si Dieu tu n’existais pas, alors je t’en prie, existe au moins pour elle, pour moi. Pour survivre à l’horreur, même si je n’ai plus ni force, ni goût.

Le soir est arrivé... je ne sais comment. Je suis allée me coucher comprenant que rien ne serait plus pareil, désormais. Cette chambre vide... à côté de la mienne : la sienne. Sa place encore chaude dans le lit. Je me suis glissée dans mes draps glacés en pleurant. Ce soir, et plus jamais, maman ne viendra me border... jeter un œil pour voir si je dors bien.

Cette vie brisée, sans elle... Des hommes me l’avaient tuée sans me laisser le temps de lui dire au revoir. Lui dire que je l’aimais. Oh mon Dieu, ce monde, ce n’est pas mon monde, c’est l’immonde ! Il n’y avait jamais eu si peu d’air à respirer autour de moi. Dans cet acte de la respiration, l’inspire m’était douloureux, étant par lui-même un élan de vie, une ascension, une allégresse...tout ce que je n’étais plus en somme, ne ressentais plus. La force d’inspirer m’abandonnait. Seule me semblait supportable l’expire. Ce que j’étais en ce moment douloureux : la chute, l’abattement, la petite mort. Les morts, restent-ils là à respirer tout près pour s’imprégner, faire provision de nous et compenser ainsi là-haut notre absence, tant l’air nous manque quand ils s’en vont ? Mais demain peut-être, demain, je me réveillerais de ce cauchemar... Par la grâce de Dieu, je m’endormis enfin.

Les pleurs de papa me réveillèrent en pleine nuit, me replongeant brutalement dans le cauchemar de cette réalité. Je me précipitai dans le salon où il était avec un oncle : l’oncle Antoine.

Pauvre oncle. Lui aussi s’était joint au cortège en route pour Bab-el-Oued, puisque sa sœur y vivait. Toutes les rues étaient bloquées, canalisant la foule vers la rue d’Isly - seule artère disponible en direction de Bab-el-Oued - S’y engouffrant, la foule fut prise soudain dans une nasse : derrière elle, le barrage se referma et, sans sommation, l’armée tira.

L’oncle marchait à côté de papa et maman au moment où la fusillade éclata dans leur dos. Comme certains, tous les trois s’étaient instinctivement jetés à terre. Ceux qui tentèrent de s’échapper, tombèrent sous les rafales des mitraillettes.

Pendant douze minutes, l’armée française arrosa de ses balles des civils français sans armes, sans défense, allongés à terre. Dès le début de la fusillade, maman dit à papa :

« Fred ! Reste couché, on tire de partout. »

Pauvre maman ! Ce seront ses dernières paroles. Cinq minutes après le début du massacre, maman reçut deux balles. L’une d’elles, en pleine poitrine, lui traversa le cœur, les entrailles avant de sortir par la cuisse. Morte sur le coup, paraît-il. Je l’espère.

L’oncle, lui non plus, ne pouvait pas dormir ce soir-là à cause des images infernales passant en boucle dans sa tête : allongé tout contre maman sur la chaussée, il avait senti son dernier sursaut de vie.

« Janine ! Vous êtes touchée ?

lui avait-il demandé à mi-voix et sans bouger pour ne pas attirer l’attention des mitrailleurs qui, de toutes façons, tiraient sur tout. »

Ils tiraient même sur les ambulances et les médecins qui tentaient de porter secours aux blessés.

Maman ne répondit rien. Elle ne répondrait plus. (Sur l’une des photos de la fusillade, on aperçoit maman tout en blanc, le bras levé vers le ciel. Elle semble demander grâce. C’est sans doute ce geste qui la perdra.)

Après douze minutes de tir ininterrompu, les rescapés ont gardé l’immobilité pendant plusieurs minutes par crainte de récidive ; et ce, jusqu’à l’arrivée des secours.

Tous baignaient dans des mares de sang. Le sang des victimes. Le plateau des Glières ressemblait à un vaste étal de boucherie.

Enfin, des camions sont arrivés. Les uns pour l’hôpital, les autres pour la morgue. C’est là que papa et l’oncle ont accompagné maman : la morgue de Mustapha.

L’oncle pleurait doucement en maudissant le sort et toutes ces images qu’il n’arrivait pas à chasser de sa tête ; contre sa mort à elle, il aurait donné sa vie, si vieille et sans enfant. Papa pleurait toujours à gros reçut deux balles. L’une d’elles, en pleine poitrine, lui traversa le cœur, les entrailles avant de sortir par la cuisse. Morte sur le coup, paraît-il. Je l’espère.

L’oncle, lui non plus, ne pouvait pas dormir ce soir-là à cause des images infernales passant en boucle dans sa tête : allongé tout contre maman sur la chaussée, il avait senti son dernier sursaut de vie.

« Janine ! Vous êtes touchée ?

lui avait-il demandé à mi-voix et sans bouger pour ne pas attirer l’attention des mitrailleurs qui, de toutes façons, tiraient sur tout. »

Ils tiraient même sur les ambulances et les médecins qui tentaient de porter secours aux blessés.

Maman ne répondit rien. Elle ne répondrait plus. (Sur l’une des photos de la fusillade, on aperçoit maman tout en blanc, le bras levé vers le ciel. Elle semble demander grâce. C’est sans doute ce geste qui la perdra.)

Après douze minutes de tir ininterrompu, les rescapés ont gardé l’immobilité pendant plusieurs minutes par crainte de récidive ; et ce, jusqu’à l’arrivée des secours. Tous baignaient dans des mares de sang. Le sang des victimes. Le plateau des Glières ressemblait à un vaste étal de boucherie.

Enfin, des camions sont arrivés. Les uns pour l’hôpital, les autres pour la morgue. C’est là que papa et l’oncle ont accompagné maman : la morgue de Mustapha.

L’oncle pleurait doucement en maudissant le sort et toutes ces images qu’il n’arrivait pas à chasser de sa tête ; contre sa mort à elle, il aurait donné sa vie, si vieille et sans enfant. Papa pleurait toujours à gros sanglots.

Moi aussi, maintenant. Je l’avais entouré de mes petits bras pour le serrer fort contre moi.

« Ne pleure plus mon petit papa, je t’en prie, ne pleure plus. »


Quelle douleur pour moi que la sienne ! Je ne voulais plus qu’il souffre comme je souffrais. Ma souffrance suffisait. Assez ! C’était trop pour moi.

« Je ne peux pas vivre sans elle, sanglotait-il, je veux mourir.

- Non papa, ne meurs pas ! Reste avec nous, s’il te plaît ! »

Parfois, il était pris de sanglots convulsifs qui le mettaient à bout de souffle, jusqu’à épuisement. J’avais si peur qu’il n’ait plus de force pour le prochain souffle. Mais soudain, la vie s’engouffrait en lui de toutes ses forces. S’imposait à lui bruyamment. Dieu merci. Il vivait encore.

Et nous restions ainsi, de longs moments à pleurer dans les bras l’un de l’autre, à se bercer, à tenter de se consoler, mais en vain.

Le sommeil m’emporta, malgré tout. L’oncle passa le reste de la nuit avec papa.

Le lendemain, dès le réveil, il fallut à nouveau affronter la réalité. La cruelle réalité qui s’empara brutalement de moi. Non, je n’avais pas rêvé : j’étais dans le cauchemar. Et ce constat, il me faudrait désormais l’affronter dans le rejet, à chacun de mes réveils : jamais plus je ne la reverrai.

Du coup, je perdis brutalement cette croyance qui me racontait l’inexistence des autres et notre éternité à tous les six. Je venais d’atterrir dans l’horreur et la douleur.

Si papa et maman s’étaient décidés à partir un peu plus tôt, s’ils ne s’étaient pas trouvés en fin de cortège, maman serait encore là, avec nous, comme avant. Peut-être. Nous pleurerions d’autres morts, mais pas les nôtres et pas aussi fort. Pour tenter de me consoler, j’espérais que d’autres petites filles partagent le même sort que le mien, à cause de cette fusillade ; et qu’elles en ressentent la même douleur. Je refusais la solitude de la souffrance et de la perte. Voir pleurer les miens n’arrangeait rien à l’affaire. Au contraire ! Voir les autres pleurer sur notre malheur, bien sûr, cela me touchait, mais ne consolait pas. Mais la rencontre d’inconnus meurtris, pareils à moi dans leur chair, m’aurait peut-être à ce moment-là consolée un peu.

Dans la soirée du 27, tante Jane, la sœur de ma grand-mère paternelle, passa à la maison. Elle avait besoin d’un vêtement propre pour maman, et de quoi lui faire sa dernière toilette. Fou de douleur, papa se posta devant l’armoire. Il refusait que l’on touche aux affaires de maman. Enfin, ma tante le ramena à la raison. Mais quand il vit partir l’unique manteau de maman, seul vêtement capable d’envelopper son pauvre corps déjà raide, il eut un malaise. L’oncle Antoine lui tapota le visage, quelqu’un lui fit respirer de l’eau de Cologne pendant que, toutes les quatre, nous pleurions. C’était terrible. On pensait que papa allait mourir à son tour...
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Moins d’une semaine après le 26 mars, les gardes mobiles ou CRS - je ne sais plus - à la recherche des membres de l’OAS, reçurent l’ordre de perquisitionner tous les immeubles des français d’Algérie. (Depuis deux ans, musulmans et français ne vivaient plus dans les mêmes quartiers. Sur ordre du FLN, les arabes avaient déserté les endroits occupés par les pieds-noirs. Et vice versa).

Alors que nous étions à la maison, nous entendîmes, venant de la cour, des cris presque inhumains ; des cris de panique :

« Attention ! Ils arrivent ! ».

En un instant, la cour fut désertée. Et puis il y eut un grondement : le fracas de dizaines de paires de bottes frappant la chaussée au pas de courses. On vit toute une foule de CRS s’engouffrer dans les immeubles. Ainsi, notre tour arrivait ! Notre HLM était prise d’assaut par les forces de l’ordre ! Leurs pas lourds et rapides résonnaient maintenant dans la cage d’escaliers. Les murs tremblaient, et nous aussi. Puis on frappa violemment à notre porte, comme à d’autres :

« Police ! Ouvrez ! »

Effrayées, nous nous étions blotties contre papa qui alla ouvrir. Les soldats, mitraillette au poing, s’engouffrèrent dans le hall. Papa fit barrage pour les empêcher d’avancer. Du salon, vers lequel nous nous étions précipitées toutes les quatre, nous regardions la scène en pleurant.

« Ici, dit papa, nous sommes en deuil. Je vous demande de le respecter ! »

Le ton avait été sec, mû par la douleur et la colère. Prisonniers de notre souffrance, à tout instant nous pouvions basculer dans la folie. Mais sa folie à lui, en ce moment précis, pouvait bien se transformer en folie furieuse. Rien désormais ne pouvait plus atteindre papa. Il ferait barrage quitte à prendre une balle dans le ventre !

Les hommes armés jetèrent un œil vers le salon, par-dessus l’épaule de papa. Nos regards se croisèrent. Armés contre désarmés.


Je ne sais ce qui les fit capituler. Le ton de papa ? La vue misérable et apeurée de nous quatre, serrées les unes contre les autres et portant toute la tristesse du monde sur nos pauvres épaules ?

Avant de partir, l’un d’eux lança en direction de papa une phrase comminatoire dont j’ai oublié le traître mot : c’était en fait une mise en garde contre une éventuelle collaboration avec des membres de l’OAS.

Afin d’en démanteler le réseau, des gardes mobiles se postèrent en faction sur les terrasses des immeubles d’Alger. Un siège dont notre groupe d’immeubles ne fut pas épargné. Après ce passage qui nous avait secoués, nous nous étions effondrés dans les bras les uns des autres.
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Papa écrivit lui aussi à sa mère et à son frère déjà en France, depuis quelques années :

« Alger, le 27 mars 1962

Maman, Pierrot,

C’est un immense cri de douleur que je vous envoie. Le destin cruel s’est abattu sur nous. Janine, mon adorée, a été lâchement assassinée par des soldats qui, comme des bêtes féroces, avec des ricanements sinistres, nous ont arrosés de rafales de mitraillettes, de mitrailleuses et de fusils mitrailleurs alors que nous nous trouvions allongés devant la Grande Poste. Tonton Antoine était dans ce terrible moment à nos côtés. C ’était horrible. On ne peut pas décrire un assassinat collectif aussi monstrueux.

Les petites étaient à la maison. Elles avaient vu partir leur maman et leur papa. Seul le papa revint. Le malheur qui nous frappe mes quatre petites et moi est terrible. Vous imaginez la scène lorsque, accompagné de deux amis, ayant laissé ma Janine chérie à la morgue, je revins à la maison... Quels cris de douleurs poussèrent mes quatre petites chéries lorsque, la voix brouillée par les larmes et les sanglots, je leur dis : « Vous n ’avez plus de maman, ils vous l’ont tuée ».

Vous voyez, maman et Pierrot, dans quel drame épouvantable je me débats. J’ai appris, non pas directement, car je n ’ai plus la force de lire les journaux ou d’écouter la radio, que l’on vous fait, au sujet de ces tragiques événements du 26 mars, un récit mensonger !

On vous dit que des provocateurs OAS ont tiré sur les forces de l’ordre. C’est abominable ! N’en croyez rien. Je vous en supplie, croyez-moi, croyez votre Alfred qui ressent les plus grandes souffrances morales qu ’un être humain puisse endurer. Dans les forces de l’ordre, parmi les soldats français, il y avait à l’entrée de la rue d’Isly (du côté de la Grande Poste) des soldats musulmans ayant la mine d’authentiques fellaghas. Nous faisions partie, tonton Antoine, ma Janine chérie et moi-même d’un immense cortège.

Brutalement, un feu d’enfer, déclenché par les soldats musulmans placés à l’entrée de la rue d’Isly, fut dirigé contre nous. Feu d’enfer provenant d’armes automatiques de toutes sortes. Immédiatement, tout le monde se coucha sur le sol. Et pendant des minutes (peut-être dix, peut-être quinze, ce temps me parut une éternité) un feu nourri nous arrosa. Nous nous aplatissions sur ce sol, nous nous écrasions dans un réflexe de défense. A dix mètres de moi, il y avait sur le trottoir un soldat musulman.

Avec des ricanements, des insultes, chaque fois qu ’un pauvre allongé levait le bras pour implorer la pitié, ce soldat tirait avec sa mitraillette et arrosait tous les malheureux couchés, tel un jardinier arrosant consciencieusement son jardin.

C’était horrible. Au bout de cinq minutes, une balle atteignit Janine. Tonton s’en rendit compte car, comme pour la protéger, il avait passé son bras sur elle ; Janine eut un sursaut provoqué par le choc de la balle. Elle mourut, la pauvre chérie, sans proférer une parole, sans souffrir. Deux minutes avant d’être touchée peut-être, elle m’avait appelé « Fred, reste couché, on tire de partout ». Avant de mourir, d’être frappée, elle avait eu une pensée pour moi !

Mon style est décousu, mon écriture illisible, ils vous feront peut-être mieux sentir le côté atroce de cette scène, de cet assassinat collectif prémédité. N’oubliez jamais cela !

Maman, Pierrot, je vais m’arrêter. Je n ’en puis plus, j’étouffe. Sur la poitrine, j’ai un immense poids. Que je voudrais vous avoir près de moi pour vous serrer bien fort, comme je serre bien fort, à tout instant, mes quatre petites chéries qui ont maintenant, en plus de l’amour que j’ai pour elles, l’immense amour que je ressentais pour ma Janine chérie, ma Janine que j’aimais passionnément, ma Janine que j’appelle, ma Janine que je suis allé embrasser à la morgue pour moi et mes quatre chéries ! Oh vite, soulagez mon immense détresse, écrivez-moi. Malgré la présence de tonton et tata et l’amitié sincère que me manifeste une foule d’amis, je me sens seul. Ecrivez-moi, écrivez-moi, c ’est trop dur. Pierrot !

Va voir les parents de Janine, console-les, je n ’ai pas le courage de leur écrire. Au revoir maman et Pierrot, recevez de mes chéries et de moi tous les baisers noyés sous des flots de larmes. Comme j’ai mal !

P.S. le 29. Entouré d’un grand nombre d’amis, j’ai conduit Janine dans sa dernière mais provisoire demeure car nous l’emmènerons avec nous quand nous reviendrons vers vous.

Fred

Françoise MESQUIDA 83020 LE PRADET

francoisemesquida@free.fr