
VOYAGE dans les PRISONS GAULLISTES
1962-1964 : cela fait plus de 40 ans.... je n’ai pas conservé de document, je fais appel seulement à ma mémoire. Il peut y avoir des erreurs et beaucoup d’oublis.
– Fin mai 1962, j’arrive à LA SANTE, menotté, dans "un panier à salade". J’ai 19 ans. Je "visite" un monde étrange. Je me referme sur moi-même, il n’y a rien à faire, je subis.
– J’attéris à la cellule B12 avec mon balluchon. Chaque batiment a 3 étages plus un rez de chaussée. B12 = Batiment B, 1er étage, cellule 2. Les batiments A, B, C, coté cour intérieure, ont été affectés à l’ OAS. Je ne suis pas seul, il y a déjà 3 autres personnes dans la cellule (je me rappelle d’un nom mais je peux me tromper CASANOVA Jacques du maquis Bonaparte).
– L’Algérie française agonise et nous sommes là impuissants ... et de plus en plus nombreux ...
Que dire de plus de ces journées tragiques où l’on espère une victoire qui ne vient pas ....
– Les jours défilent avec leur contingent de nouvelles bonnes et mauvaises. Le matin nous avons une heure de promenade où nous pouvons voir les autres détenus du batiment B. Je me rapppelle du lieutenant BAECKERROOT, de MANOURY, ....... les autres noms se sont envolés de ma mémoire défaillante. Le soir jusqu’à minuit nous sommes aux fenêtres à chanter des refrains militaires.... " et le diable marche avec nous ". J’apprends à fabriquer des "stroungas", des pétards à base de phosphore qu’on emmaillote dans du papier alu et que l’on fait exploser en chauffant avec une pastille de metha (je ne suis pas sûr de l’appellation exacte de cette pastille).
– Je vois 2 ou 3 fois mon avocat (je ne me rappelle plus de son nom ni de son visage), je suis appelé 1 ou 2 fois au Fort de l’Est pour m’entendre notifier l’acte d’accusation (reconstitution de ligue dissoute, vol d’explosifs, destruction d’édifices, etc....)
– Fin juin c’est l’agonie de l’Algérie et nous sommes des milliers enfermés à ne rien pouvoir faire pour changer le destin. C’est aussi les condamnations à mort et exécutions de nos camarades.

– Juillet ou Août je passe devant le tribunal militaire au Fort de l’Est. J’ai aucune idée du verdict à venir. Vu le rythme des procés cela semble être du pifomètre.
– 2 ans ferme. Mon père jette ses décorations sur le tribunal mais ils ont l’habitude .... Je suis transféré à Fresnes.
– FRESNES, c’est une prison moins triste que LA SANTE. Les fenêtres sont obstruées pour empécher la vue extérieure. On les fait sauter mais ils les remettent. Je suis seul dans ma cellule. Mon sport favori est de faire des "stroungas". Je consomme une quantité impressionnante de boites d’allummettes. A force je ne prends pas assez de précautions et un pétard un soir explose ou s’enflamme dans mes mains. Mes yeux sont brulés. Je tambourine à l porte. Je me retrouve à l’hopital. La chance est avec moi, ce n’est pas grave. La cornée se régénère rapidement.
– De l’hopital je suis transféré au CAMP de THOL, dans l’AIN, à coté de BOURG en BRESSE. Un ancien camp militaire reconverti en centre de détention. Avant nous il y avait les gens du FLN. Il me semble que je faisais parti du premier groupe OAS qui est arrivé au Camp de Thol. Je suis affecté au batiment H1, 40 personnes environ par batiment et en tout une douzaine de batiments.
– Autour de moi dans la chambrée il y a :
---- Hubert de la Massonnais, agriculteur à ERNEE
---- Xavier BARREAU, notaire en BRETAGNE
---- BALAZUC Jean PAUL d’ALGER
---- SCOTTO William d’ALGER
---- ABAD Michel du 1er REP
---- MICHEL ANDRE du 1er REP
---- Francis JUREZECK, originaire du nord, déserteur
---- Robert REPRIMEL, sergent chef déserteur
---- BARBOTIN Victor, sous officier déserteur
---- GIL Marcel, CRS déserteur
---- VELLA Jean Pierre, du 3ème RCP
---- etc...
– Le camp "accueille" les petites condamnations (moins de 5 ans). Il me semble qu’il y a environ 40 % de militaires, 40 % de pieds noirs et 20 % de métropolitains. La vie s’organise en fonction des affinités de chacun. J’essaie de faire beaucoup de sport (football, judo, jogging, ping-pong). La vie au camp est un paradis par rapport aux précédentes prisons.
– Les jours passent. La réalité de l’abandon de l’ALGERIE s’impose mais nous attendons une réaction des commandos OAS d’Espagne. Elle ne vint pas et alors petit à petit nous comprîmes l’étendue de notre solitude. On se mit à penser à notre ré-insertion dans la vie civile. J’entendis alors les premiers regrets de détenus qui se demandaient ce qu’ils étaient venus faire dans cette galère....
– Juin 1963, les premiers détenus commencent à recouvrer la liberté. Ceux qui avaient été condamnés à 1 an et qu’ils ont fait intégralement. Puis en septembre ont commencé les premières libérations anticipées avec des amnisties parcimonieuses. "Ils" devaient éplucher les dossiers un par un...
– Début 1964, le sergent ABAD Michel s’évade en se faisant transférer à l’hopital de Bourg en Bresse. Il lui restait 3/4 mois à accomplir. L’air de la liberté a été le plus fort. Il sera le seul évadé du Camp de Thol. J’avais essayé avec plusieurs collègues de creuser un tunnel pour passer sous les grillages... mais le Directeur nous fit dire au bout de quelques jours de reboucher le trou....! Un CRS nous avait repéré de son mirador dès le premier jour.
– Mai 1964, mes 2 ans accomplis je suis sorti. Ma ré-insertion dans la vie civile fut cahotique .... mais c’est une autre histoire.
– J’ai plus ou moins tourné la page de l’Algérie Française. L’actualité maintenant c’est la France Algérienne. C’est le problème des autres, plus le mien.